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Atelier de recherche participative avec les agriculteurs

Co-construire des savoirs sur le changement climatique

Madame le Maire de La Grande Verrière nous a accueillis pour un atelier de recherche avec les agriculteurs de la commune dans le cadre du projet COUDRIER1.

Étaient présents quatre éleveurs bovins, un éleveur ovin et deux éleveurs ayant plusieurs familles d’animaux (ovins, bovins, caprins), une étudiante en M2, une coordinatrice de projet, une anthropologue, un technicien du SMBVAS et un chercheur hydrochimiste.

Cette initiative qui nous rassemble nous a permis de pouvoir écouter les agriculteurs sur le sujet de l’eau. C’est un sujet que la MPOB « entend » émerger depuis une dizaine d’années dans la parole des habitants et notamment des agriculteurs de ce territoire de petite montagne qu’est le Morvan.

Prairie à Glux en Glenne (Cécile Guénon)

Dans notre projet, les agriculteurs sont considérés comme des partenaires de recherche en raison de leur spécialisation et des connaissances et savoirs qu’ils ont acquis par l’expérience. Leur métier les met en relation directe et continuelle avec l’eau et avec leur environnement ce qui fait naître des savoirs particuliers que l’on souhaite faire dialoguer avec la recherche « académique » (laboratoires de recherche en hydrologie, géologie, histoire, modèles de simulation du climat, etc.).

« Les réunions comme celle qu’on fait ce soir, je n’ai absolument pas l’habitude.  C’est aussi très nouveau pour moi.  (…) pour nous les agriculteurs sont des acteurs extrêmement importants.  Pour deux raisons, un parce que ce sont des usagers qui ont des besoins, et deux parce que pour moi ce sont les acteurs qui sont les plus proches du territoire, ils sont tous les jours dehors, donc c’est eux qui se rendent compte des choses.  C’est une connaissance qui me paraît extrêmement intéressante et importante, y compris pour la recherche, et pour ma connaissance à moi. »

(Extrait de la prise de parole du chercheur)

Les agriculteurs et habitants ont connaissance d’épisodes de sécheresse importants qu’ils citent : 1956, 1976 et 2003. Pour de nombreux acteurs du territoire, la tension sur la ressource en eau commence à se faire sentir de plus en plus depuis une série d’années de sécheresses (2018, 2019, 2020, 2022, 2023…) créant des inquiétudes de la part des usagers de l’eau sur le Grand Site de France. Parmi eux, quelques agriculteurs partagent ce constat mais expriment des doutes sur le fait que les épisodes de tension sur la ressource en eau se feront plus nombreux et plus fréquents.

 « Ce que vous relatez tous ici, c’est une chose importante, qui est que (…) depuis 2018, dont on va dire sur les 6 dernières il y a eu au moins trois à quatre années sèches voire très très sèches. » 

(Extrait de la prise de parole du chercheur)

Les savoirs nés de l’expérience peuvent par exemple aider les scientifiques à mieux décrire et comprendre l’impact du changement climatique sur l’eau sur notre territoire.

Il est en tout cas important que la réalité vécue par les professionnels soit prise en compte dans la recherche et qu’ils soient au fait de ce que les scientifiques produisent comme connaissances sur ce sujet, pour les discuter et les affiner ensemble.

Pour apporter un éclairage scientifique sur l’impact du changement climatique sur la ressource en eau nous avions invité ce soir-là un chercheur en hydrochimie au laboratoire Biogéosciences à Dijon. Un agent du SMBVAS (syndicat de rivière) est également présent comme personne-ressource et observateur.

La MPOB assure l’animation de l’atelier pour faciliter l’expression des savoirs situés = faire émerger des expériences vécues ainsi que des souvenirs de savoirs et de pratiques anciennes par les agriculteurs présents afin de partager des informations et construire ensemble des connaissances.

Tout le monde s’est présenté en se situant par rapport à l’eau, en précisant les cours d’eau ou le secteur sur lequel on travaille. Puis le chercheur a présenté les enjeux de la modélisation du climat et du débit des cours d’eau qui seront effectués dans le cadre du projet COUDRIER ;

Construire des savoirs sur le changement climatique 

Les modèles climatiques régionaux annoncent une répartition différente des pluies sur l’année : il ne pleuvra pas moins au total, mais plus en hiver et moins en été, ce qui aura des conséquences très concrètes sur le débit des cours d’eau, avec plus de jours d’étiage et des débits « minimum » en baisse par rapport à ce qu’on connait actuellement. A l’inverse les débits hivernaux seront plus importants.

« Aujourd’hui, on a encore des précipitations relativement importantes en été.  Et on en aura de moins en moins. (…).  Ce que ça veut dire derrière, c’est qu’il y aura de plus en plus d’étés avec très peu de précipitations et de plus en plus d’hivers avec plus de précipitations qu’aujourd’hui »

(Extrait de la prise de parole du chercheur)

Nous replaçons ici les graphiques qui ont été présentés à la fin de l’intervention et qui n’ont pas été commentés mais qui illustrent ces tendances :

Évolution du nombre de jours d’étiages et du débit de l’Yonne à Corancy entre 1980 et 2100 – données issues de mesures et de modélisations (BioGéoSciences)

Le chercheur a choisi d’illustrer ses propos avec les données de débit mesurées sur l’Yonne à Corancy qui est assez représentative des bassins versants du Grand Site de France et avec une longue série de données car, pour le moment, il n’existe pas de stations de suivi et de mesure de débit des cours d’eau sur le territoire de la Grande Verrière ou du Grand Site de France. C’est d’ailleurs un des objectifs du projet COUDRIER que d’équiper prochainement différents cours d’eau de notre territoire et d’avoir une vision plus fine de l’évolution des débits.

Les modèles climatiques sont donc calés sur des stations de mesure situées au plus près du territoire étudié . Sur ce point nous n’avons donc pas pu parler précisément de La Grande Verrière ou du Méchet ce qui a été regretté par les participants non scientifiques. De la même manière, si des données météo existent depuis 1860 les comparaisons sur l’évolution du climat sont souvent présentées sur de plus courtes périodes (25-30 ans)

pour voir plus nettement les tendances, ce qui peut tendre à mettre en cause la robustesse des modèles pour le grand public.

C’est une illustration des difficultés en pratique du dialogue entre sciences et savoirs : il est difficile d’avoir confiance dans les modèles car ceux-ci ne peuvent pas précisément décrire la réalité. Comme l’explique le chercheur, on modélise le climat, pas la météo.  La météo, c’est la prévision d’évènements (pluie, orage…) à court terme, « le temps qu’il fait », mais le climat ce sont des tendances à long terme (environ 30 ans) qui ne sont pas précisément datées.

Dans notre cas, on peut dire que l’évolution du climat va augmenter le nombre de jours pendant lesquels les débits seront bas mais on ne peut pas dire quels jours exactement (en 2023 on a vu que la période de basses eaux s’est étendue jusqu’à fin octobre).

Par ailleurs la démarche scientifique conduit à exposer toutes les incertitudes liées au protocole, ce qui éloigne peut-être encore d’un résultat tangible pour les personnes qui sont confrontées sur le terrain aux conséquences concrètes du changement climatique.

Pourtant les agriculteurs présents notent des changements : moins d’eau dans les ruisseaux, des sources et des cours d’eau qui tarissent et des conséquences sur la reproduction des bêtes :

« Il y a des sources qui descendent, qui traversent et qui se tarissent l’été.  Quand je me suis installé, elles ne se tarissaient pas »

« Ça s’est retardé de vêlage en vêlage, c’est, admettons un an et deux mois, au lieu d’un an à peine. »

(Extraits des prises de parole de deux agriculteurs)

Sur le terrain, les pratiques agricoles sont en train de s’adapter, avec des expérimentations qui constituent une démarche scientifique en tant que telle, conduite de manière empirique : certains ont diminué le chargement à l’hectare permettant de mieux valoriser les bêtes, d’autres replantent des arbres pour faire de l’ombre…

Retour sur un point de controverse :
  • Du point de vue des non chercheurs il manque des données pour faire confiance au modèle et à ses projections ;
  • Le chercheur fait valoir que les données d’observation démontrant l’augmentation de la température de l’air remontent au 19ème siècle, qu’elles sont robustes et sans ambiguïté ;
prairie bordant le Méchet (Cécile Guénon)

L’eau au cœur de l’activité agricole

Sur la commune il y a beaucoup de sources, certaines sont qualifiées de ‘’bonnes sources’’ car elles ne tarissent pas (« une vraie source je ne l’ai jamais vu s’arrêter »2) et d’autres au contraire tarissent plus ou moins tôt, voire se perdent, à cause des sécheresses ou du manque d’entretien. Cette eau  ‘‘qui court’’ est fondamentale, car l’eau qui est donnée aux bêtes doit être de bonne qualité, claire, fraiche…

Les enjeux ne sont pas les mêmes pour tous les agriculteurs présents, certains souffrent d’un manque d’eau en été, qui impose de rouler l’eau pour abreuver les bêtes ou qui contrarie la pousse de l’herbe qui est l’aliment principal de leurs animaux :

“Moi ce sont plutôt les problèmes de manque d’eau qui me posent question.  Et ce ne sont pas des problèmes réglementaires, ce sont plutôt des problèmes techniques.  C’est comment trouver des solutions pour qu’il y ait de l’herbe qui pousse en été dans les parcelles pentues.  C’est plus ça qui me pose problème.  Après, c’est sûr, on trimballe de l’eau l’été et c’est de l’eau du réseau.  Donc tant qu’il y en a, ça va. (…)  Je suis plutôt inquiet là-dessus pour l’avenir. (…)“

“il y a beaucoup de prés où on charrie de l’eau (…) mais dans 10 ans, au lieu de charrier de l’eau à partir du mois de mai, on charriera peut-être au mois d’avril.“

“Moi, j’ai des parcelles où il y a trop d’eau, où ça pousse des joncs, où j’aimerais bien pouvoir curer les fossés comme il faut, sans avoir d’amende, si je savais que c’était possible.  Mais ça, c’est un détail.  Le plus gros problème, c’est quand même la sécheresse, le manque d’eau.“

(Extrait des prises de parole de trois agriculteurs)

D’autres au contraire ont des prés trop humides où la végétation qui pousse n’est pas valorisable pour l’alimentation des animaux et qui sont considérées comme des surfaces ‘’perdues’’ :

« Les moutons ne vont pas dans les joncs, ça ne fait pas de pression sur les joncs, et du coup, ils poussent, ils poussent, et il n’y a plus rien d’autre qui pousse.  Mais du coup, j’ai compensé ça en demandant des MAE. »

(Extrait d’une prise de parole d’un agriculteur)

Les agriculteurs présents ont affirmé la spécificité de leur contexte de travail, sur un même bassin versant et sur une même commune, en fonction de la position des prairies sur les coteaux ou en fond de vallée, selon la présence de sources ou d’aménagements anciens l’eau ne circule pas de la même manière et les problématiques sont différentes. Dans ce contexte, il semble que le fait d’avoir une diversité de prairies à disposition permet de mieux s’adapter par la gestion des pâturages et des fauches.

Les pratiques liées à l’hydraulique dans les parcelles agricoles, et notamment les drainages, les rigoles, l’entretien des fossés et des cours d’eau sont abordées de manière vive. Certains agriculteurs présents expriment un sentiment d’impuissance et d’injustice par rapport à la réglementation qui s’applique à des pratiques qui améliorent la qualité de leurs parcelles et de la ressource fourragère et qui leur sont héritées des générations précédentes :

« Un drainage, il enlève le surplus d’eau.  Il ne t’enlève pas l’eau dont la plante a besoin, ni rien.  Ça n’a rien à voir »

(Extrait d’une prise de parole d’un agriculteur)

Le fait d’entretenir les fossés permet aussi d’apporter l’eau plus bas pour l’abreuvement :

« Si je pouvais mécaniser un petit peu, je ne parle pas de drainage, mais vraiment entretenir les fossés où il y a des sources pour que ça alimente mes prés au-dessous où il n’y a pas d’eau.  De toute façon, je le vois bien, ces années-là de sécheresse – j’ai 1,4 km de fossés qui traversent toute la ferme –  ça commence dans les bois, il y a des petites sources partout, et petit à petit ça devient un ruisseau dans le bas de la ferme.  Et le problème, ces années de sécheresse, c’est que dans le bas de la ferme, il n’y a plus d’eau.  C’est 100 mètres tous les jours, et ça remonte, ça recule.  Et si je prends la cureuse ou le tracto, je rouvre un petit peu d’eau, le lendemain ça recoule ».

(Extrait d’une prise de parole d’un agriculteur)

Nous avons essayé de lever l’ambiguïté derrière les mots (rigole, drainage…) pour identifier les pratiques auxquelles ils se réfèrent et avoir un vocabulaire précis et commun.

Il nous a semblé que ce qui est problématique pour les agriculteurs c’est qu’ils considèrent qu’il y a des contraintes trop importantes qui s’appliquent à eux et les menacent, et qu’ils doivent s’opposer à ces manières de faire. Le territoire a été en partie façonné par ces pratiques héritées et le contrôle administratif comme les sanctions leur paraissent disproportionnés. Il y a besoin de clarifier ce qu’il est permis ou non de faire sans formalité administrative avec l’OFB, en lien avec la mairie car il semble qu’il y a des incompréhensions et des inquiétudes.

Le SMBVAS se propose d’être médiateur sur ces sujets, en plus de ses missions techniques sur la restauration des milieux aquatiques qui peuvent aussi apporter des solutions pratiques à des problématiques agricoles (abreuvement par ex..).

Retour sur un point de controverse :
  • Du point de vue des praticiens les techniques agricoles qu’ils mettent en œuvre enlèvent un excès d’eau mais pas toute l’eau de la parcelle et ne sont pas néfastes au milieu ;
  • Le technicien  développe un autre argument en présentant une diversité de solutions d’adaptation, qu’il est employé pour mettre en œuvre ;

Enfin, nous constatons que les techniques d’irrigation des prairies qui, comme tout savoir, mobilisent des savoirs précis et particuliers ne sont plus détenues que par un ou deux agriculteurs de la commune alors qu’elles font encore partie intégrante du paysage :

« Vous allez dans n’importe quel pré on va les retrouver »

« Il y en a dans toutes les parcelles »

(Extrait des prises de parole de deux agriculteurs)

L’eau était déviée depuis les cours d’eau ou les sources pour arroser les prés en hiver et au printemps :

« Dans le pré le long de la rivière, il avait aussi des irrigations partout.  Les prés étaient irrigués.  C’était tout vert parce qu’on avait des droits à irriguer les prés avec des rigoles. »

(Extrait d’une prise de parole de madame le Maire)

« Je l’ai vu moi, ils les faisaient à la pioche. A montagne y a une petite source, ils captaient la source, ils la déviaient dans le bas des prés pour arroser dans les prés »

(Extrait d’une prise de parole d’un agriculteur)

La plupart des personnes présentes ont entendu parler de cette pratique mais ne l’ont jamais expérimentée (sauf un).  Les raisons et la date de l’arrêt des pratiques d’irrigation mérite d’être éclaircie, plusieurs facteurs sont évoqués tels que le lien avec la réglementation (« Maintenant on n’a plus le droit de faire ça. »3), la mécanisation, la transformation des pratiques agricoles, le fait que cela n’est pas rentable ou l’existence de conflits d’usage.

C’est un sujet que nous trouverions intéressant de creuser pour bien comprendre les techniques et savoirs mis en œuvre.

Des entretiens individuels avec les agriculteurs se poursuivront dans le cadre du travail d’une stagiaire de la MPOB afin d’explorer plus précisément les savoirs situés des agriculteurs sur la gestion de l’eau. Elle cherchera aussi à comprendre comment les impacts du changement climatique sur la ressource en eau et la situation institutionnelle particulière impactent le métier d’agriculteur.  

cours d’eau dans un pré (Cécile Guénon)

L’attachement à la gestion autonome de l’eau

«Jusqu’au début des années 80, pour une bonne partie de notre commune – il y avait eu 76, ça n’a pas été simple – on arrivait à faire face à l’alimentation en eau potable de nos habitants et de nos bêtes via des sources dans nos fermes, dans nos habitations. » « Et en fait, il y avait un entretien, et il y avait aussi des droits d’eau dans les hameaux (…) »

(Extrait d’une prise de parole de madame le Maire)

           

« Il y a 30-40 ans, les fermes étaient alimentées par des sources qui étaient au milieu du bois.  Ils alimentaient les prés par des fossés qui étaient faits, et ça alimentaient tout. »  

(Extrait d’une prise de parole d’un agriculteur)

Il ressort des échanges entre les participants qu’il existait il n’y a pas si longtemps un système d’autonomie fort dans la gestion de l’eau potable et agricole qui est aujourd’hui fragilisé par différents facteurs. Le recours au réseau d’eau public n’est utilisé qu’en dernier recours et tout le monde n’y est pas raccordé, même parmi les habitants de la commune.

A ce titre, certains participants ont formulé la demande d’un rendez-vous ultérieur pour avoir accès à une connaissance plus précise et claire de la réglementation.

Par ailleurs, le travail de médiation sur la recherche sur l’évolution du climat doit être poursuivi notamment sur la manière dont ces informations peuvent être discutées et analysées avec le monde agricole.

Cécile Guénon pour la MPOB


  1. COUDRIER est projet de recherche sur l’eau et le changement climatique dans lequel les chercheurs et les habitants travaillent ensemble pour améliorer la compréhension et la gestion de la ressource en eau sur le territoire du Grand Site de France de Bibracte Morvan des Sommets. ↩︎
  2. Extrait de la prise de parole d’un agriculteur ↩︎
  3. Extrait de la prise de parole d’un agriculteur ↩︎

Les dessous de la conception du site COUDRIER

Les deux grands objectifs opérationnels du projet COUDRIER sont la co-production de connaissances et la gouvernance transformative, soutenus notamment par la rencontre entre la recherche académique et la société civile, le croisement des savoirs et leur mise en débat, et le renforcement des capacités des habitant⸱e⸱s et des acteur⸱ice⸱s locaux à faire face collectivement aux risques de pénurie d’eau. Ainsi, aux recherches de terrain, aux ateliers participatifs et aux rencontres organisées par les membres de COUDRIER vient s’ajouter un site web participatif.

Ce site web n’a pas vocation à remplacer les échanges en réel, cruciaux pour répondre aux objectifs du projet, mais à compléter ces derniers en exploitant les avantages offerts par le numérique : atteindre d’autres publics, qui ne peuvent pas forcément se rendre aux ateliers ou qui ne vivent pas constamment sur le Grand Site de France mais qui se sentent concernés par les enjeux de ce territoire ; proposer des contenus facilement diffusables, notamment via les réseaux sociaux; surtout, permettre de garder la trace de ce qui aura été produit dans le projet et par les participant⸱e⸱s. Il s’agit là d’un enjeu fort, car comment pérenniser et rendre facilement accessibles des connaissances produites dans un temps limité (les deux années du projet) pour de futures démarches participatives ou discussions sur la ressource en eau ? Comment partager cette masse d’informations aux futur⸱e⸱s habitant⸱e⸱s et usagers du territoire qui seront impactés par le changement climatique et qui auront besoin d’appuyer leurs décisions sur des connaissances scientifiques solides et partagées par la communauté ? Le numérique n’est pas la seule solution, mais c’est celle que l’on a choisi, dans COUDRIER, d’expérimenter et d’exploiter à bon escient.

Identifier le besoin

Dès le départ, nous avons imaginé ce site comme un prolongement de ce qui est fait sur le terrain, pour permettre à celles et ceux qui le souhaitent d’apporter leur contribution comme ils ou elles le feraient dans un atelier, une balade commentée, une rencontre. Le Grand Site de France est, comme son nom l’indique… grand ! Les chercheur⸱se⸱s ne peuvent pas explorer tous les recoins de ce territoire où l’eau est omniprésente, ni rencontrer tous ses habitant⸱e⸱s. Des sites d’étude ont été définis pour cibler leurs recherches, croiser leurs découvertes et les partager avec les usagers intéressés. Ils sont au nombre de sept : les Roches-Suize, les sources de l’Yonne, Bellefontaine, les lavoirs de Villapourçon, les sources du Beuvray, le Méchet de sa source à l’Argentolle et la Côme Chaudron.

Suite au premier comité de pilotage, qui se concentrait d’abord sur la coordination des recherches de terrain (septembre 2023), l’équipe Mosaic en charge de la conception et du développement du site web a proposé d’organiser des entretiens avec chacun⸱e des chercheur⸱se⸱s pour comprendre leurs disciplines scientifiques, leurs objectifs et leurs potentielles attentes auprès des habitant⸱e⸱s. Cinq entretiens ont été réalisés entre novembre et décembre 2023, ce qui a permis de formuler une première proposition de parcours d’utilisation du site web lors du second comité de pilotage (janvier 2024). 

L’analyse de ces entretiens avait fait émerger : 

  • les liens plus ou moins étroits entre les différentes disciplines scientifiques représentées dans le projet, à mettre en cohérence pour les utilisateur⸱ice⸱s afin qu’ils comprennent le cheminement de l’eau ;
  • la nécessité de familiariser les futur⸱e⸱s participant⸱e⸱s avec les notions, le vocabulaire scientifique et les échelles spatiales employés par les chercheur⸱se⸱s ;
  • l’utilité des cartes comme outil d’exploration et de communication, notamment les cadastres et les cartes issues des relevés par LiDAR ;
  • la pertinence des hameaux et des communes comme points de repère pour les habitant⸱es
  • les premières idées de “protocoles” à proposer sur le site pour guider les habitant⸱e⸱s dans la collecte et le partage d’informations.

Cette première proposition de parcours d’utilisation consistait en trois étapes :

  1. découvrir ce que les chercheur⸱se⸱s connaissent du territoire et ce qui aura déjà été posté par d’autres participants ;
  2. comprendre le fonctionnement d’un hydrosystème, grâce à l’échelle du bassin versant, et apprendre à collecter et partager des données liées à l’eau en suivant des tutoriels ;
  3. participer en déposant ses contributions en ligne et en échangeant avec la communauté de participants et de chercheurs.

Cette idée de cheminement des futur⸱e⸱s utilisateur⸱ice⸱s a été décrite dans un document relu et corrigé par l’ensemble des partenaires avant de s’engager dans les étapes de conception suivantes. L’objectif de ce “brief” était de s’assurer que l’on soit tous alignés sur les objectifs du site web, les grandes lignes de son fonctionnement et les étapes pour le concrétiser. Il a permis de se mettre d’accord sur “l’offre” proposée par le site (méthode du elevator pitch) : 

Le besoinPour les usagers du Grand Site de France
Qui ont besoin de s’adapter aux impacts du changement climatique sur la disponibilité de leur ressource en eau,
Notre
« produit »
Le site web « COUDRIER »
Est un espace participatif 
La solution Qui leur permet de découvrir le fonctionnement des hydrosystèmes locaux, les méthodes de collecte de données utiles pour leur suivi, et de partager ces données, leurs interprétations et leurs questions auprès des autres usagers et des chercheur⸱se⸱s, à l’échelle de leur « terrain de vie ».
Contrairement à des programmes participatifs classiques qui ne font que demander aux participant⸱e⸱s des données pour la recherche,
Notre plateforme vise à faire directement bénéficier les usagers des connaissances et compétences produites par les chercheur⸱se⸱s de COUDRIER pour les aider à collecter et partager des données, interprétations et savoirs, à l’échelle de leurs lieux de vie, dans une perspective d’« autonomisation ».

Concrétiser l’idée

Passer de l’idée au concept, c’est savoir changer de point de vue. Dans une démarche de sciences participatives sur laquelle s’est appuyé Mosaic pour concevoir le site, il est important de faire la part entre les informations que l’on peut donner et celles que les utilisateurs peuvent et veulent lire, entre les données que l’on souhaite faire collecter à des non-scientifiques et ce que ces personnes peuvent et veulent partager. C’est là toute l’importance d’employer des méthodes d’UX design (conception basée sur l’expérience utilisateur ou User eXperience) dans le processus : les outils d’UX design permettent de se placer du point de vue des utilisateur⸱ice⸱s, et non pas des porteurs du projet, pour comprendre leurs besoins, leurs attentes, leurs contraintes, leurs objectifs, leurs habitudes, leurs profils “types” (qu’on appelle personas) et penser tout le parcours d’utilisation du point de vue de ces profils. Bien que l’on n’ait pas pu réaliser des enquêtes directement auprès des habitant⸱e⸱s, on s’est appuyé pour cette démarche sur les connaissances de la Maison du Patrimoine Oral de Bourgogne, qui est en interaction directe et régulière avec les habitant.e.s du territoire. 

Nous avons choisi d’impliquer la designer de Mosaic dès cette étape de concrétisation, et avons mobilisé avec elle différents outils : les proto-personas pour adapter le langage et réfléchir aux connaissances scientifiques à mettre en regard des besoins des futur⸱e⸱s utilisateur⸱ice⸱s et la User Journey Map pour identifier les points d’entrée sur le site et les différents parcours des utilisateur⸱ice⸱s. Ce travail s’est fait en interne de l’équipe Mosaic et dans des ateliers avec les partenaires du projet. 

Il a permis de fixer des principes clefs de fonctionnement de l’outil, qui font écho aux résultats des entretiens menés au début : 

  • l’utilisation du bassin versant comme échelle de restitution des participations, mais aussi de compréhension des trajectoires historiques et physiques de l’eau, pour s’affranchir des frontières administratives en faveur des frontières naturelles ;
  • la mise en récit des recherches scientifiques menées, pour introduire les notions utilisées par les chercheur⸱se⸱s et faciliter la diffusion des connaissances produites ;
  • l’utilisation de la cartographie comme point d’entrée, adossée à la recherche par commune ou hameaux ;
  • les chercheur.se.s eux-mêmes devenant l’incarnation de leurs disciplines par leurs récits de recherche et les tutoriels proposés, en toute transparence.

La cohérence du site tient à ce que les récits de recherche et les participations des habitant⸱e⸱s soient reliés. Pour cela, les disciplines scientifiques ont été rassemblées en quatre thèmes qui suivent la trajectoire de l’eau, de la source au savoir : 

  • L’eau du sous-sol et les sources : géologie et hydrogéologie
  • L’eau dans le sol et les écosystèmes : hydrologie et climatologie
  • Les usages passés et actuels de l’eau : géographie physique, géomorphologie, histoire et géoarchéologie
  • Les savoirs sur l’eau : anthropologie

Les tutoriels, proposés par les chercheur⸱se⸱s pour que les habitant⸱e⸱s collectent des données par et pour eux-mêmes, sont eux aussi reliés à chacun de ces thèmes : 

  • L’eau du sous-sol et les sources :
    • Mesurer le débit d’une source (jaugeage au seau)
    • Mesurer la hauteur d’eau d’une nappe souterraine
  • L’eau dans le sol et les écosystèmes :
    • Mesurer le niveau des pluies
  • Les usages passés et actuels de l’eau :
    • Identifier des traces de l’eau et les constructions dans le paysage
    • Rechercher dans les archives des traces d’un aménagement lié à l’eau
  • Les savoirs sur l’eau : 
    • Organiser des moments collectifs et conviviaux de recueil de récits liés à l’eau

Pour construire ces tutoriels, l’équipe Mosaic a mené avec chaque partenaire un atelier de co-construction à partir des idées émises pendant les premiers entretiens. Pour faciliter les échanges, l’atelier était séquencé en trois étapes. Dans chacune, les idées discutées étaient écrites sur des posts-it et classées par ordre de priorité avant de passer à l’étape suivante :

  • Quel est le résultat attendu dans la participation ?
 Qu’est-ce qu’on veut voir ?
  • Pour arriver à ce résultat, quelles questions poser au participant⸱e⸱s ?
  • Qu’est-ce qui doit être présenté dans le tuto
riel pour arriver à ce résultat ?

On réfléchissait donc d’abord aux données qu’on souhaitait faire collecter aux participant⸱e⸱s, en vérifiant la faisabilité de cette collecte d’information, avant d’esquisser le formulaire permettant de les recueillir, et enfin les contenus du tutoriel à rédiger pour aider les participant⸱e⸱s dans la démarche.

Ces ateliers, organisés en avril et mai 2024, ont ensuite permis de créer les premiers “brouillons” des formulaires de collecte, qui ont été rediscutés entre Mosaic et chaque chercheur, jusqu’à aboutir à ces six tutoriels listés plus hauts, cohérents et complémentaires entre eux, adaptés à des non-scientifiques et répondant aux attentes des habitant⸱e⸱s dans la participation au projet.

Designer le site

Une fois les parcours d’utilisation schématisés, on construit peu à peu chacune des pages du site, en commençant par les pages les plus importantes. Pour COUDRIER, il s’agit du début du cheminement pensé pour l’utilisateur⸱ice : la page “Découvrir”. On a souhaité que n’importe quel visiteur⸱se du site puisse explorer les contenus produits par la recherche et par les participant⸱e⸱s, facilement, intuitivement, et de passer de l’un à l’autre en un clic.

Les thèmes définis, les sites d’étude et les bassins versants du GSF caractérisent ces contenus, et sont donc naturellement devenus des filtres pour faire des recherches ciblées. Les sites d’étude et les bassins versants sont directement représentés dans une cartographie où ces zones sont cliquables pour inciter les utilisateur⸱ice⸱s à aller voir ce qui existe, à côté de chez eux, mais aussi plus loin dans le GSF. Etant donné que ces zones n’ont pas des délimitations très intuitives, une barre de recherche permet de localiser une commune ou un hameau sur la carte topographique et ainsi de se repérer plus facilement. Seconde page importante : “Les trajectoires de l’eau”, page qui permet de faire le lien entre les thèmes et les disciplines scientifiques, en les “localisant” dans un schéma de bassin versant type du Morvan. Co-rédigé par les chercheur⸱se⸱s, un texte d’accompagnement explique le schéma et introduit les disciplines scientifiques impliquées, que les utilisateur⸱ice⸱s peuvent ensuite découvrir en détail.

Une fois finis, les wireframes de toutes les pages sont déclinés en maquettes, c’est-à-dire la version finale, graphisme et couleurs inclus, des pages qui seront développées. Cela impose de rédiger tous les contenus et de bien adapter le ton et le design au public visé.

Faire vivre la communauté

Le travail de conception et de design terminés, les développeur⸱se⸱s informatiques s’emparent du projet et suivent les spécifications techniques et fonctionnelles décrites. Afin d’éviter un effet “tunnel” pour les partenaires entre leurs participations à la conception et la mise en production du site, le cahier des charges leur a été partagé, contenant les maquettes des pages.

Une fois l’outil dans les mains, il s’agit de le faire vivre et de l’alimenter, et pour cela, il faut avoir prévu de communiquer sur son existence, recruter des participant⸱e⸱s et animer cette communauté qui va progressivement se former. C’est un travail et un budget à ne pas négliger pour que tout l’investissement réalisé pour créer le site ne soit pas vain. Dans COUDRIER, des fonctionnalités ont été intégrées pour aider à cette communication comme la publication d’actualités et le partage sur les réseaux sociaux. Les tutoriels écrits seront aussi mis en vidéos pour être facilement partagés sur les réseaux et donner envie aux habitant⸱e⸱s de participer.

Dupliquer la démarche

Le site web COUDRIER est une expérimentation : au même titre que les chercheur⸱se⸱s, l’équipe Mosaic teste des parcours d’utilisation et des fonctionnalités dans un contexte précis. L’utilisation qui sera faite du site sera analysée pour comprendre ce qui a fonctionné ou pas auprès des utilisateur⸱ice⸱s, pourquoi, et ce qui pourrait être amélioré pour renouveler l’expérience. Le principe de ce site pourrait alors être dupliqué, soit sur d’autres territoires sur le même enjeu de l’eau, soit sur d’autres enjeux similaires.

Mosaic est un centre de compétences en sciences participatives qui accompagne les porteurs de projets, conçoit et développe des outils numériques dédiés et sur mesure. L’unité est sous la double tutelle du Muséum national d’Histoire naturelle et de Sorbonne Université.

Céline Pelletier pour MOSAIC

Expérimenter le dialogue sciences-société : Atelier collectif de terrain à St Prix-en-Morvan

Rappel du cadre et des objectifs

L’atelier collectif de terrain avait pour objectifs :

  • D’illustrer les méthodes de recherche participative mises en œuvre par la MPOB
  • D’expérimenter un dialogue interdisciplinaire entre milieu académique et société, sur le terrain, avec des habitants-usagers de la ressource en eau
  • De construire la communauté de recherche

Il rassemblait les habitants (usagers et gestionnaires) de l’eau potable, les chercheurs partenaires du projet COUDRIER et les membres du Comité de suivi et d’orientations stratégiques du projet invités pour une « prise de contact avec le terrain » et une observation de notre méthodologie

1. Les Sources

Au matin les uns et les autres sont arrivés qui de très loin, qui de juste à côté, et la communauté de recherche ainsi rassemblée a pris le chemin des sources.

Communauté de recherche : il ne suffit pas de mettre les gens ensemble, l’enjeu est de proposer à toutes et tous un même niveau d’information sur les préalables de ce que nous cherchons, de rappeler les intérêts divers et parfois croisés des participants, de présenter les enjeux scientifiques et opérationnels de la sortie de terrain. Une part d’improvisation adossée à une attention des médiatrices et médiateurs, une marge de manœuvre, sont indispensables pour permettre à chacune et chacun de se positionner dans le groupe, de choisir un rôle. Bien sûr les temps de convivialité sont au cœur de la possibilité de constituer une communauté. Pour la MPOB, cette première sortie collective de terrain a notamment pour enjeu de faire voir à toutes et tous l’intérêt de chercher ensemble, de créer un cadre transdisciplinaire où les savoirs situés trouvent leur place aux côtés des savoirs académiques afin de construire un nouveau type de connaissance. 

Arrivés face au hameau de la Petite Chaux, nous plongeons dans le paysage saisissant de cette tête de bassin versant. Le maire nous présente la gestion de l’eau de la commune alimentée par 5 sources nichées dans les montagnes entourant la commune. L’eau potable est gérée « en régie communale directe » c’est-à-dire par les élus et en autonomie ce qui est assez rare pour un village de 250 habitants.

Chaque captage de source alimente un réservoir et il y a des interconnexions entre les réservoirs, ce qui permet une sécurisation de l’alimentation en eau de la commune. Tout fonctionne de manière gravitaire et sans électricité.

Les élus responsables de l’eau font des mesures du débit des sources tous les 15 jours en été et de manière un peu moins fréquente en hiver. Cela leur permet de constater que certaines sources connaissent des variations de débit plus importantes que les autres, phénomène qui tend à s’accentuer ces dernières années. Les bonnes sources sont, quant à elles, celles qui varient peu. Les observations attentives des habitants leur permettent d’affirmer que ce n’est pas la taille du bassin versant -son aire d’alimentation- qui détermine la productivité de la source mais la présence d’une certaine réserve permanente -et invisible-, ce que les scientifiques corroborent. En effet, Philippe Amiotte-Suchet explique que la quantité d’eau contenue dans le sol dépend de la géologie et que celle-ci peut être très variable d’un endroit à l’autre sur ce secteur.

D’autres habitants présents, gestionnaires d’un captage dans d’autres villages, sont curieux des mesures effectuées et posent des questions très techniques. De manière générale les participants sont impressionnés par la connaissance et l’exemplarité de la gestion de proximité qui nous est exposée.

C’est en effet ce qui nous avait motivé pour proposer cette sortie, nous-mêmes avions été très impressionnées lors du repérage.

Une demande est formulée à l’attention des scientifiques et partenaires du projet, celle de trouver un moyen simple et économique de relever automatiquement les compteurs de section et ainsi de détecter les fuites le plus rapidement possible pour limiter les pertes d’eau.  Plusieurs chercheurs du laboratoire BioGéoSciences réfléchissent à voix haute à cet outil, le long du chemin de retour.

2. Le Moulin

Par un chemin creux, nous nous sommes ensuite rendus au moulin de Montcharmont, accueillis par le propriétaire, nous avons encore une fois croisé les regards des chercheurs-habitants et des chercheurs-scientifiques sur les trajectoires d’aménagement de la vallée du Méchet, avec ses nombreux moulins.

L’actuel propriétaire est arrivé dans le Morvan dans sa petite enfance dans une famille de meuniers, dont il a découvert le métier. Il nous raconte au travers d’anecdotes son rapport à la roue du moulin. Quand la meule tourne à vide, la roue s’emballe et la courroie se défait, et il se souvient qu’adolescent, alors qu’il lisait dans le grenier, c’est le bruit de la roue qui s’emballe qui l’appelait pour remettre du grain sous la meule.

Le moulin est alimenté par un plan d’eau en dérivation du ruisseau, comme souvent sur les moulins positionnés en tête de bassin versant et fonctionne avec une roue à augets (alimentée par une chute d’eau).

A partir de ce moulin les échanges s’engagent sur le rôle que ces ouvrages ont eu dans l’économie du 18e et du 19e siècle. Nicolas Jacob-Rousseau est géographe, spécialisé dans la géohistoire de l’environnement et passionné par cette question de l’histoire de l’hydraulique rurale. Il explique que l’utilisation de l’eau pour l’agriculture (irrigation des prairies) ou les moulins est dépendante de la propriété des berges des cours d’eau (lorsque ceux ci ne sont ni navigables ni flottables) et raconte comment les archives témoignent d’une certaine concurrences entre ces usages, notamment sur la vallée du Ternin, un autre affluent de l’Arroux.

Le paysage garde également la trace des aménagements anciens disparus : Le propriétaire du moulin nous montre les ruines d’un canal d’amenée au pied de la cascade qui témoigne de la présence de plusieurs moulins à la suite en tête du bassin versant : moulin à écorce (pour les tanneries), moulin à farine secondaire (pour les animaux), et pour la farine destinée à l’alimentation humaine.

Ces autres moulins sont visibles sur le cadastre ancien où l’on voit qu’il y avait également d’autres plans d’eau :

Source : IGN, A. Meunier EPCC Bibracte 2024

Ce point de vue était également idéal pour commenter la géologie.

D’une part, en observant la cascade grossie par les pluies abondantes de cet hiver et qui s’écoule d’une ancienne retenue d’eau. Comme nous l’explique le géologue Stanislas Sizaret, celle-ci a été édifiée en prenant appui sur un « dyke », un filon de microgranite plus dur que la roche environnante et qui a mieux résisté à l’érosion. C’est le même phénomène qui s’est produit dans les gorges de la canche, où la rivière est « barrée » par ces filons qui créent des cascades les unes à la suite des autres.

Photo de la cascade et du mur de retenue construit sur un filon de micro granit (“dyke”), photo Clémence Roussotte pour la MPOB
Carte géologique de la zone, les Dykes sont les barres orange foncé, source : BRGM

D’autre part, la présence de blocs de roche affleurant permettent d’illustrer le modèle conceptuel des aquifères dans le granit et d’expliquer en partie comment l’eau circule sous le sol.

Néanmoins, Stanislas explique que ce modèle pourrait être complété dans le Morvan par la présence de roches altérées et rendues poreuses par des circulations de fluides hydrothermaux il y a quelque 380 millions d’années. Les animatrices de la rencontre rappellent que le projet COUDRIER vise en autres à documenter ces phénomènes sur le Haut Folin et le Beuvray avec une approche pluridisciplinaire et à mieux appréhender le fonctionnement des sources. Ces explications ont suscité beaucoup d’intérêt et de réactions car il est bien difficile de se représenter ce qui se passe sous terre hors de notre vue.

La relation entre la roche et l’eau a aussi été commentée du point de vue de la qualité de l’eau et de son goût, qui peut varier d’une source à l’autre ou sur une même source, selon les périodes de l’année, invitant à documenter et analyser ces variations.

3. La fontaine

Enfin nous avons terminé l’atelier par une visite à la fontaine du bourg. Avant que l’eau n’arrive directement aux robinets, cette fontaine et ce lavoir étaient le point d’eau du village et un endroit de sociabilisation.

Aujourd’hui on constate que ces usages sont renouvelés car les habitants reviennent s’y approvisionner en vantant le goût de l’eau (ce qui nous a incité à la goûter nous aussi). Ce faisant ils créent de nouveaux attachements à la ressource et formulent la demande de comprendre d’où vient l’eau de cette fontaine qui n’a jamais tari. La visite de la cave d’un habitant nous a encore donné à voir « les gourds », d’anciens drains et réseaux enterrés en pierre levées, étanchés grâce à de la mousse retournée. Les témoignages des anciens du village collectés par cet habitant ont donné la piste de gourds existants et qui alimentaient autrefois un plan d’eau destiné au trempage des bois de charpente. Le LIDAR,  une technologie permettant de révéler les micro-reliefs du sol, nous a permis d’en retrouver la trace et nous permettra encore d’approfondir l’enquête

Exemple de traitement grâce au LIDAR qui permet de faire apparaître les micro-reliefs du sol, source : LIDAR Morvan 2019 –  A. Meunier Bibracte EPCC, 2024

A l’issue de cette demi-journée, l’interconnaissance a été favorisée par un buffet pris en commun et proposé par un agriculteur de la commune.

Une longue préparation avec habitants, élus et chercheurs a permis de repérer, avant cette balade, des intérêts et des observations convergentes liées à la circulation de l’eau sur la commune. Nous avions également pris soin de faire expliciter les besoins de chacun afin qu’une coopération puisse réellement advenir.

La méthodologie de recherche avec et pour la société se met en place et s’expérimente. Nous allons l’améliorer d’ici les prochains ateliers de recherche collective.

Cécile Guénon pour la MPOB

Recherches participatives : quelle place pour l’archéologie ?

Une méthode scientifique qui se cherche, entre pression de la société et exigences de la recherche

Ce qu’on appelle les sciences participatives (ou sciences collaboratives, ou recherche contributive) consiste en l’association étroite d’une communauté scientifique et d’une communauté d’amateurs (non académiques) en vue de l’étude d’une question de recherche, à quelque niveau que ce soit : de la simple constitution d’un corpus d’étude ambitieux et valide à l’élucidation du problème posé (Houllier 2016). Cette pratique n’est pas nouvelle mais était devenue très marginale (hormis quelques exceptions disciplinaires telles que l’astronomie). La loi de programmation de la recherche dite « LPR » de 2020 lui a donné, en France, une place officielle en fixant à l’ANR (art. 21) l’objectif de consacrer 1 % de son budget annuel au partage de la culture scientifique – dont, explicitement, les sciences participatives – et en inscrivant (art. 33) cette pratique au sein d’une vision plus large de promotion de la science ouverte, y compris avec et vers la société. Cette innovation s’inscrit d’ailleurs dans un vaste élan européen, traduit dans de nombreux appels à projets spécifiques.

Si les études sur les sciences participatives ne manquaient pas, le nouvel essor ainsi donné appelle des approfondissements méthodologiques, voire épistémologiques – ne serait-ce que pour guider les jurys des appels à projets dans leurs évaluations –. C’était l’objet d’un colloque, réuni à Caen sous l’intitulé « Sciences participatives : connaissances et reconnaissances », qui a posé cette question : dans quel « régime de scientificité » s’inscrivent ces recherches participatives (Foucart, 2018) ? Impliquent-elles de redéfinir les critères de validité scientifique ? De repenser de nouvelles épistémologies sur la nature, la validité et la complémentarité des connaissances ? En somme, de penser une nouvelle « écologie des savoirs » (de Sousa Santos) ? Plusieurs sessions intéressaient plus directement l’archéologie, en tant que pratique scientifique et culturelle interrogeant à peu près toutes les dimensions des sociétés du passé, qu’il soit proche ou lointain ; elles concernaient le parcours et la gestion des données issues des méthodes participatives, l’évaluation des processus mis en œuvre, les conditions particulières posées par les disciplines « culturelles », enfin la question du pouvoir « transformatif » de tels projets : leur impact réel sur la société actuelle.

Le parcours et la gestion des données

Kenneth Maussang, Maître de Conférence et membre de l’Institut de Science des Données à l’université de Montpellier, membre du Comité de la Science Ouverte (CoSO), et Romain Julliard, Professeur d’écologie au Muséum national d’Histoire naturelle et responsable de la plateforme MOSAIC du Muséum (recueil et documentation puis soumission à la critique publique des données de projets participatifs) ont présenté le cadre de l’instrumentation technique de la gestion des données et de la complémentarité entre connaissances académiques et savoirs nouveaux apportés par des amateurs.

La mise en parallèle de l’évolution à grande vitesse de tous les acteurs et de l’équipement technologique des citoyens depuis 2012 (voir l’étude-bilan de l’INRAE https://novae.hub.inrae.fr/les-articles-parus/les-numeros-speciaux/sciences-et-recherches-participatives-a-inrae2) souligne une transformation de la nature de leurs échanges : la donnée instrumentée devient la matière première de l’échange entre chercheur(s) et participant(s), ce qui induit une certaine « dépolitisation » des rapports sociaux entre eux. Inversement, outiller les sciences participatives est une façon d’utiliser la technologie (Internet 2.0) pour « déséquilibrer » (métaphore du judo) l’impact négatif des réseaux sociaux sur la perception de la connaissance. Il a été souligné en particulier que la méthodologie de MOSAIC est transgressive par rapport aux canons de l’épistémologie :

on laisse les utilisateurs être « contaminés » par les premières données ;

  • cette ouverture encourage un contrôle social, d’une part, et un effet d’imitation, d’autre part, dont MOSAIC a constaté qu’ils sont très positifs pour la qualité des données ;
  • tous les commentaires sont associés à la donnée et en deviennent une partie intégrante.

Ainsi, les données d’un projet compilent et combinent des savoirs et savoir-faire de plusieurs ordres

  • savoirs théoriques ;
  • savoirs procéduraux : savoir comment procéder ;
  • savoir-faire procéduraux : savoir procéder/opérer = mettre en œuvre des protocoles ;
  • savoir-faire expérientiels, propres aux personnes impliquées ;
  • savoir-faire sociaux ;
  • savoir-faire cognitifs : traiter de l’information, raisonner, etc.

Dans tous les cas, cristalliser la communauté des contributeurs et en prendre soin sont essentiels ; les outils aident à gérer ces communautés en compensant la fragmentation de l’espace public numérique.

Bien sûr, la question de l’instrumentation est directement liée à l’échelle de recueil des données : un petit groupe pourra gérer un corpus de connaissance très appliqué ; en revanche, la constitution et/ou l’étude d’un vaste corpus de connaissance par un groupe de contribution très large restera inabordable sans une instrumentation réfléchie. Les sciences participatives peuvent ainsi évoluer vers des projets où l’on construit un corpus sans que la question de recherche soit spécifiée au préalable : elle naîtra du corpus créé et documenté (c’est l’un des paradigmes de l’exploitation des big data).

La responsabilité du dispositif (c’est-à-dire de la communauté qui produit ce dernier) devient : instaurer la confiance, être garant de la fiabilité des données produites, enfin prendre en compte dans le processus l’hétérogénéité des compétences rassemblées. Un exemple a été fourni avec deux projets du Muséum : Histoires de nature et Colza stories, dispositifs articulant différents regards de différentes populations, mêlant recueil d’observations rédigées et recueil de données traduisant des pratiques concrètes, avec ajout de métadonnées pour une qualification sommaire et création de liens sémantiques entre observations et données.

Fig. 1 : Le projet Histoire(s) de nature associe des informations « objectives » (date, localisation) et des appréciations subjectives destinées à une analyse sémantique collective © Muséum national d’Histoire naturelle
L’évaluation des processus et des méthodes

« Évaluer » revient à poser la question de ce que doit produire la science participative. Sur ce plan, Evelyne Lhoste, chargée de recherche à l’INRAE (LISIS) où elle travaille sur les pratiques collaboratives dans les processus d’innovation et Cyril Fiorini, chercheur associé au CNAM pour l’étude du lien science-technique-société (STS) et membre de l’association Sciences citoyennes, se sont interrogés sur la mesure d’un des objectifs essentiels des sciences participatives : obtenir un impact réel et durable sur la société (humaine et environnementale).

Pour l’évaluation proprement dite, a été présentée la méthode « ASIRPA Temps réel » (Analyse Socio-économique des Impacts de la Recherche Publique Agricole) de formalisation et de mesure du « chemin d’impact » d’un projet. Cette méthode mise au point au LISIS a fourni à l’INRAE le cadre d’évaluation de plus de 60 projets, selon deux « chemins » :

  • Ressources >> Produits >> Acteurs impliqués >> Résultats >> Impacts,
  • Obstacles-opportunités >> réseaux-acteurs >> Transformations attendues (qui correspondrait assez bien au projet ANR COUDRIER dont Archéorient est partenaire – cf. infra).

L’idée est d’analyser et de rendre visibles les interdépendances entre acteurs, d’une part, et entre étapes d’un projet, d’autre part, d’abord de façon théorique puis en mesurant de façon continue la progression réelle et la transformation éventuelle de la mise en œuvre et des impacts du projet.

Fig. 2 : La méthode ASIRPA Temps réel appliquée à un projet de santé publique lié à l’alimentation © INRAE

D’un point de vue plus général, il a été souligné qu’au-delà du brouillard terminologique (recherche « participative », « collaborative », « citoyenne », etc.) qui traduit dans le langage des positionnements socio-politiques distincts (cf. infra Impact scientifique, social et politique), on en revient toujours dans l’évaluation d’un projet aux idées fondamentales que sont :

  • le degré de participation réel de la société et, en particulier, la mesure de l’intégration des profanes dans la construction des objectifs et des protocoles,
  • la production de savoirs originaux et susceptibles d’appropriation et leur validité scientifique, selon des clés épistémologiques à discuter et poser dès l’origine du projet,
  • in fine, le niveau de contribution au « bien commun ».
Culture, connaissances et « savoirs »

Vincent Puig, directeur de l’Institut de Recherche et d’Innovation rattaché au Centre Pompidou, Flore Coppin, chargée de projets au Centre européen d’archéologie de Bibracte, et François Millet, directeur des projets science et société au Dôme (Centre de culture scientifique et technique de Caen-Normandie) – tous membres du réseau Particip-Arc – ont exploré la spécificité des recherches culturelles au sein de l’univers participatif.

Fig. 3 : Les intervenants de la table-ronde Recherches culturelles participatives © J.-P. Girard

Fondée sur la mise en parallèle, propre à la culture, du partage du « savoir » et du partage du sensible, l’approche de l’IRI s’appuie sur la notion de « recherche contributive » dans laquelle la question des biens communs et de l’« encapacitation » (empowerment) ou mise en capacité de faire des participants est centrale. La culture est ici d’abord vue comme une pratique vernaculaire appuyée sur des savoirs individuels, collectifs et interindividuels partagés (exemple emblématique : la cuisine et ses savoir-faire personnels, régionaux ou ethniques).

Un projet fondé sur Minetest , une version libre de Minecraft, a permis d’illustrer le paradigme du jeu, mode d’apprentissage intuitif (chemin d’accès au savoir) piloté par le plaisir, dans lequel les règles (game) encadrent l’action (play) sans la contraindre. Le jeu fournit une forme culturelle dans laquelle la construction de savoirs est nourrie par l’inter-individualité dans un milieu technique qui la permet ; en l’espèce, pour une recherche en collège sur l’urbanisme : couche de connaissance objective (plans IGN), sortie sur le terrain réel pour enrichir le plan virtuel, enrichissement par les participants pour co-construire un aménagement de ce terrain. L’expérience a illustré l’importance de l’imprévu (écart spontané d’un joueur par rapport au cadre), l’apport d’artistes en résidence (proposition de transformer les rues en rivières adoptée et développée par les jeunes participants) et la valeur des résultats, certaines contributions des participants ayant été effectivement reprises par les architectes des quartiers supports du jeu/défi.

À partir du constat de l’échec relatif de la médiation scientifique traditionnelle à enrayer fake news et climato-scepticisme, Le Dôme a choisi de rompre avec le modèle canonique des centres de culture scientifique et technique et de s’emparer des outils et pratiques nouveaux apportés par le numérique 2.0 pour passer du partage à la création de nouvelles connaissances et passer de la science mise en pratique à l’accueil de projets scientifiques ouverts. Les espaces culturels deviennent les lieux de la participation, dans lesquels on co-organise de la recherche scientifique autour de piliers structurants pour faire culture « en » société : égalité des chances ou innover pour les transitions, par exemple. Pour que le concept d’éducation populaire se réinvente en « innovation populaire », la méthode importe plus que le lieu (« un bar peut faire l’affaire ») ; elle se décline en une série d’étapes-clés :

  • cartographie de la controverse,
  • interrogations sur les raisons de chacun de participer,
  • formation parfois traditionnelle à un savoir existant,
  • ateliers nourris de ces préalables,
  • co-construction de livrables réels et opérationnels.

Elle aboutit à revendiquer comme résultat scientifique (= l’un des livrables du projet) le fait d’inventer une nouvelle méthode participative de création de savoirs appliqués à un sujet de société.

D’un site archéologique à un Grand Site de France, Bibracte est devenu pour sa part le cœur culturel et artistique d’un territoire de moyenne montagne à dominante agricole, pour lequel la gestion de « communs paysagers » et les enjeux associés ont été mis en forme dans une feuille de route élaborée dans une démarche participative. A été développée ici l’idée de « communauté patrimoniale » (habitants, élus, touristes) rythmée par des animations (balades, ateliers, etc.) accompagnées par les acteurs sociaux, les collectivités et des artistes du territoire. Issus de la recherche, les animateurs de cette démarche l’inscrivent systématiquement dans une approche anthropologique des défis posés à cette communauté (en particulier par le dérèglement climatique) dans ses dimensions humaines et non-humaines (biodiversité). Ainsi le projet INCULTUM a permis l’émergence et la réalisation d’un enrichissement progressif et autonome d’une action de repérage, cartographie et mise en valeur de chemins ruraux : un héritage, pour partie médiéval, de l’histoire longue du territoire. On retrouvera cette approche et, pour partie, les mêmes acteurs dans le projet COUDRIER, détaillé ci-après.

Fig. 4 : Une recherche culturelle « art-science » en action : la valorisation de chemins ruraux au travers de topo-guides dessinés © GSF Bibracte-Mont Beuvray/Ninon Bonzom

Impact scientifique, social et politique

Frédérick Lemarchand, professeur de sociologie à l’Université de Caen, a remis en perspective le rôle particulier des recherches participatives au regard des transitions (écologique, climatique) en cours.

Du point de vue des études des sciences et des techniques, la production de connaissances scientifiques se ferait toujours pour et avec une certaine idée de la société. Aussi la question serait-elle moins de savoir en quoi les recherches participatives permettent de faire des sciences « pour et avec la société », mais comment elles permettent de le faire autrement. Les réponses à cette question varient selon le sens que l’on met derrière les mots de « science » et de « société ». Par exemple, on a pu voir dans la « recherche-action participative » une façon de concrétiser une épistémologie radicale reposant sur la reconnaissance du pluralisme des savoirs et affirmant une visée politique : lutter contre les oppressions (Godrie, Juan, Carrel 2022). À l’inverse, si l’on parle de « sciences participatives », il pourrait s’agir moins de critiquer le raisonnement scientifique que de renforcer son hégémonie en élevant la culture scientifique du public (cf. supra L’évaluation des processus et des méthodes) : si les savoirs locaux, d’usage, expérientiels ou autochtones peuvent avoir droit de cité dans les sciences participatives, c’est à la seule condition qu’ils puissent être intégrés au corpus des connaissances scientifiques.

Or, selon l’intervenant, ce qu’on appelle la « modernité », c’est l’avènement, au 18e s., de l’homme libre de ses décisions dans tous les domaines grâce à la mathématisation du réel entamée au siècle précédent. Le projet de la science, s’il est fondé sur l’émancipation de l’individu, resterait ainsi un regard extérieur qui produit un discours hors du monde des vivants (Heidegger : « La technique ne pense pas »). Ce que nous appelons la science serait donc la fabrication du monde dans lequel nous vivons… et auquel nous dev(ri)ons nous adapter. Pour éviter d’aboutir à des catastrophes socio-techniques (sociétés du contrôle généralisé, du transhumanisme ou de la géo-ingénierie, par exemple), il faudrait revenir à la politique, qui n’est pas le monde de la technè, dans lequel il existe des experts, mais le lieu de l’émergence et de la confrontation des doxai, des opinions qui, a priori, se valent toutes : « pour trancher, il faut voter » (Castoriadis). D’où l’importance, dans les évaluations des projets de science participative, de distinguer ces différents niveaux de bénéfice/risques : production de connaissances pour la recherche, contribution au lien social et à la vie démocratique, éclairage et choix des politiques publiques qui, dans bien des cas, resterait l’objectif ultime.

Quid de l’archéologie ? Archéorient et le projet COUDRIER

Dans cette double acception scientifique et sociétale, Archéorient est partenaire du projet de recherche participative COUDRIER (ANR, 2023-2025), sur la ressource en eau dans un micro-territoire fragilisé par les sécheresses répétées dues au dérèglement climatique : le Grand Site de France (GSF) « Bibracte – Morvan des Sommets ». Il vise à articuler des connaissances scientifiques nouvelles et les savoirs micro-locaux afin de réduire les risques avérés de pénurie d’eau dans un territoire emblématique de la « zone critique » (Gaillardet et al. 2018). Avec toutes les parties prenantes (scientifiques, autorités, associations syndicales, acteurs économiques, habitants), COUDRIER organise la coproduction (mesures, repérages, documentation, cartographie, entretiens) et la mise en discussion de connaissances nées de la rencontre entre savoirs pragmatiques et non-scientifiques, mesures géo-hydrologiques, simulations hydro-climatiques, traces géomorphologiques. Il s’agit d’analyser ensemble et de restituer à tous les habitants, en usant de méthodes et de protocoles de type « Living Lab », le cycle local de l’eau dans la longue durée et ses singularités sur ce terrain de moyenne montagne à la charnière des bassins versants de l’Yonne-Seine et de la Loire, pour faire émerger collectivement des pistes de gestion durable et de meilleure gouvernance de la ressource.

Du point de vue de l’archéologie, l’étude était restée jusqu’à présent centrée sur le « géo-héritage » légué par l’hydraulique rurale depuis l’Antiquité dans tout le massif et, dans le bassin de l’Yonne, par trois siècles d’une activité massive de flottage du bois vers Paris (Jacob-Rousseau et Gob 2020, 2023). Un patrimoine d’une ampleur considérable est ainsi associé à la gestion de l’eau. Outre les vestiges du flottage (retenues, modifications des profils des cours d’eau), d’innombrables travaux, particulièrement lisibles sur les relevés Lidar, témoignent de son importance pour la société rurale : captages, rigoles d’irrigation, moulins, etc.

Fig. 5 : Exploration et cartographie collectives d’un micro-bassin versant du Haut-Morvan dans le cadre du projet COUDRIER © J.-P. Girard

L’archéologie s’insère ainsi dans un projet conçu dans l’esprit de la « gouvernance transformative » promue par l’IPBES, dans un territoire original par la place qu’y occupe déjà une forme de gestion autonomisée de la ressource en eau (dispositif des Associations Syndicales Libres). Or, les formes matérielles (« artefacts » paysager, micro-bâti) de l’histoire des aménagements hydrauliques dans le Haut-Morvan, si elles sont très peu connues, témoignent de pratiques et de savoirs dans la très longue durée, dont certaines formes héritées pourraient même faire l’objet d’une réévaluation, voire d’une réutilisation. C’est l’exemple même d’un impact potentiel très concret de l’archéologie participative sur un aspect vital de notre vie quotidienne.

Bibliographie

Bernard L. et al., 2019, Recherche culturelle et Sciences participatives (rapport), Particip-Arc-ministère de la Culture-Muséum national d’Histoire naturelle [En ligne] https://mnhn.hal.science/mnhn-02297638/

Foucart J. 2018 Régimes de scientificité et « recherches participatives et/ou collaboratives », in Pensée plurielle 48 | 2, [En ligne] https://doi.org/10.3917/pp.048.0023

Gaillardet, J., I. Braud, F. Hankard, S. Anquetin, O. Bour, N. Dorfliger, et al., 2018. OZCAR: The French network of critical zone observatories. Vadose Zone Journal 17:180067. [En ligne] doi.org/10.2136/vzj2018.04.0067

Godrie B., Juan M., Carrel M. 2022, Recherches participatives et épistémologies radicales : un état des lieux, in Participations, 2022 | 1 (32), [En ligne] https://doi.org/10.3917/parti.032.0011

Houllier F., Merilhou-Godard J.-B. 2016, Les Sciences participatives en France. État des lieux, bonnes pratiques & recommandations, ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. [En ligne] https://hal.science/hal-02801940/

Jacob-Rousseau N., Gob F., 2020. Le flottage du bois et ses conséquences écologiques, de l’Antiquité à l’époque contemporaine. Chantiers et matériaux de construction – De l’Antiquité à la Révolution industrielle en Orient et en Occident. Lyon, MOM éditions. [En ligne] doi.org/10.4000/books.momeditions.9752

Jacob-Rousseau N., Gob F. 2023, Flottage du bois dans le Morvan : une empreinte environnementale persistante, Bourgogne Franche-Comté Nature 37 | 2023, sous presse

Maussang K., Jouguet H., Jouneau T., Martin J.-F., Larousse N. 2023, Recherches participatives, innovation ouverte et science ouverte. Résultats de l’enquête nationale, Comité pour la science ouverte. [En ligne] https://hal-lara.archives-ouvertes.fr/hal-04074860

Parisse J. et Porte E. (dir.) 2020, Construire la recherche avec la société civile. Les enjeux de la démarche d’intermédiation, Cahiers de l’action, n°55, Institut national de la Jeunesse et de l’éducation populaire. [En ligne] https://injep.fr/wp-content/uploads/2020/09/Cahier_Action55.pdf

L’auteur

Jean Pierre Girard est chercheur associé de l’UMR 5133 Archéorient, concepteur et coordinateur de projets consacrés à l’ouverture et au partage des données archéologiques.

Cet article a été initialement publié sur le blog ArchéOrient le 8 décembre 2023 et reproduit ici avec l’aimable autorisation de son auteur : Jean Pierre Girard.

 

Le projet COUDRIER

COUDRIER est un projet de recherche participative sur la ressource en eau dans un micro-territoire fragilisé par les sécheresses répétées dues au changement climatique : le Grand Site de France (GSF) Bibracte – Morvan des Sommets (soit douze communes de la Nièvre et de la Saône-et-Loire incluses dans le périmètre du Parc naturel régional du Morvan).

Conçu dans l’esprit de la « gouvernance transformative » (IPBES, GIEC) et une méthode unique de “Fabrique sociale orale proposée” par l’ethnopôle de la Maison du Patrimoine oral de Bourgogne, il ambitionne de renforcer les capacités des habitants et des acteurs locaux afin de réduire les risques avérés de pénurie d’eau dans ce territoire emblématique de la « zone critique », original par la place qu’y occupe une gestion autonomisée de la ressource en eau (dispositif des Associations Syndicales Libres).

Avec toutes les parties prenantes (scientifiques, autorités, associations syndicales, acteurs économiques, habitants), COUDRIER coproduira des connaissances nées de la rencontre entre savoirs pragmatiques et non-scientifiques, mesures hydrologiques et hydrogéologiques, simulations hydroclimatiques, traces géomorphologiques des usages passés de l’eau.

Les participants seront amenés à analyser ensemble le cycle local de l’eau dans la longue durée et ses singularités sur ce terrain de moyenne montagne à la charnière des bassins versants de l’Yonne (Seine) et de l’Arroux (Loire). Le projet associe les sciences physiques et les sciences humaines aux savoirs vernaculaires pour faire émerger collectivement des pistes de gestion durable et de meilleure gouvernance de la ressource à partir de protocoles de Living Lab.