Dans le cadre du projet COUDRIER, un stage de six mois a été proposé, il avait pour objectif de documenter les savoirs agricoles autour de l’eau. Ce travail de recherche a été mené par Luciole Rabiller, stagiaire de février à juillet 2024 et a été accompagné par Caroline Darroux, anthropologue et directrice de la Maison du Patrimoine Oral de Bourgogne et Sandrine Petit, géographe au CESAER, à l’INRAE de Dijon. Il a abouti à la rédaction d’un mémoire de recherche intitulé :
« Les tracés de l’eau, des savoirs situés d’éleveur∙euses du Morvan dans un environnement climatique et socio-institutionnel en transition ».
Mémoire du Master “Géographie, pouvoir, espaces, justice, environnements” soutenu le 6 septembre 2024 à l’Institut d’Urbanisme et de Géogrpahie Alpine de Grenoble, à télécharger en suivant ce lien.
L’élevage et les savoirs autour de l’eau
L’élevage dans le Morvan est associé à un ensemble de savoirs construits sur le temps long pour s’adapter au contexte semi-montagneux du Morvan. Sur le territoire du Morvan, s’ancrent des usages historiques sur l’eau et bien qu’aujourd’hui, ces pratiques soient peu visibles, les savoirs ont continué à se transmettre oralement. Les éléveur∙euses de ce territoire ont ainsi hérité d’une partie de ces savoirs permettant d’entretenir ce que nous avons nommé la petite hydraulique agricole, c’est-à-dire l’ensemble des techniques, infrastructures et pratiques de gestion et d’utilisation de l’eau à petite échelle, adaptées aux besoins spécifiques des exploitations agricoles. Cette petite hydraulique agricole regroupe donc un ensemble de savoirs situés, des savoirs hérités, issus d’expériences et d’observations visant à optimiser l’eau sur une parcelle tant pour l’abreuvement que pour la qualité de la ressource fourragère.
Étudier les savoirs situés des éleveur∙euses du Morvan pour quoi faire ?
Depuis plusieurs années les impacts du changement climatique et notamment des périodes de sécheresse répétées viennent perturber ces pratiques. De plus, la prise de conscience des enjeux écologiques a suscité l’adoption de lois sur l’eau permettant de mieux préserver les hydroécosystèmes et notamment les zones humides. Ce travail de recherche vise ainsi à analyser comment les contextes de transition climatique et de transition socio-institutionnelle transforment le rapport des éleveur∙euses du Morvan à leurs savoirs et techniques déployés sous la forme d’une petite hydraulique agricole. Le mémoire de recherche détaille comment les éléveur.euses vivent cette situation, leurs savoirs s’entremêlent à des récits d’expériences, des infrastructures héritées et des savoirs culturels relatifs à l’entretien des sols et des cours d’eau.
Méthodologie de recherche

Limites de la zone d’étude, Luciole Rabiller 2024. Sources : Bibracte, dossier de renouvellement de label GSF 2022
L’étude a été menée auprès de 11 éleveur∙euses majoritairement spécialisé∙es en production de bovin allaitant. Ce modèle de spécialisation agricole est adopté dans le Morvan par de nombreux∙ses paysan∙nes tout au long du XXe siècle. Les éleveur∙euses issu∙es de ce modèle de développement entretiennent en ce sens un lien particulier aux savoirs paysans traditionnels et à leurs transmissions. Les méthodes de collecte de données qualitatives reposent sur une approche inductive, et combinent un corpus d’entretiens semi-directifs et de parcours commentés. Ces dispositifs visaient à documenter les savoirs d’éleveur∙euses que nous avons considérés comme des savoirs situés1. Le travail de terrain a aussi été enrichi par la compréhension des pratiques et savoirs paysans traditionnels du territoire, à partir de documents d’archives et de discussions avec les partenaires scientifiques de COUDRIER. L’observation participante et l’analyse de documents réglementaires ont également permis de saisir le contexte socio-institutionnel et d’éclairer le cadre réglementaire influençant les pratiques locales. Un atelier avec des éleveurs et un hydrologue autour des impacts du changement climatique sur les débits des cours d’eau a aussi été réalisé.

Synthèse des résultats :
Des rapports aux savoirs et aux techniques paysannes imbriqués à un patrimoine immatériel
« Derrière l’invisibilité des techniques se cachent des savoirs oraux, une mémoire généalogique qui a une fonction analogue aux registres écrits ou aux tracés des canaux matérialisant les relations sociales des systèmes d’irrigation » (Aubriot, 2013 page 1302)
L’eau est omniprésente sur le territoire du Morvan, le relief, la pluviosité, l’absence d’infiltration des eaux en profondeur, déterminent un réseau hydrographique dense et complexe, les terrains sont ainsi décrits par les éleveur∙euses par une alternance entre sec et humide. Par le passé, un ensemble de savoirs et techniques sur l’eau ont permis d’optimiser la production agricole des terres du Morvan.
Par l’analyse située de la végétation, du climat, du relief ou encore du sous-sol, les éleveur.euses expliquent et détaillent le fonctionnement du système de circulation de l’eau.
Cet extrait d’entretien entre un éleveur et son père montre par exemple le système de surveillance et de contrôle relatif au débit des sources :
« Informateur 0 : Mais j’ai remarqué ce jour-là, [les débits de la source] ont baissé.
Enquêtrice : Aujourd’hui ?
Informateur 0 : Ah ouais, c’est pas des conneries. Parce que je vois dans l’entrée du champ, là-bas, qu’il y a une barrière. Ça coulait, ça ne coule plus dans la barrière. Et dans le chemin aussi qu’on monte, là, il y a un endroit où il coulait un petit peu d’eau, elle ne coule plus.
Enquêtrice : Comment vous expliquez ça ?
Informateur 0 : C’est ce que je ne comprends pas. Pourtant, ça a plu hier.
Informateur 1 : Mais dans la maison, là-bas, ça coule ?
Informateur 0 : Ouais ouais. Oui, c’est bizarre. »
Ces savoirs acquis par l’observation, l’expérience ou parfois encore la mesure permettent aux éleveur∙euses de décrypter leur environnement. La connaissance acquise par les sens, la vue surtout, constituée dans l’habitude, la répétition et l’imitation est au fondement des savoirs pratiques. La matière tantôt visible, tantôt invisible, accroit l’attention des éleveur∙euses vis-vis de leur milieu. Ainsi, la maîtrise de la petite hydraulique agricole s’inscrit avant tout dans cette appropriation sensorielle et pratique avec une confrontation au milieu continue au fil des saisons.
En m’intéressant à ces savoirs pratiques et techniques agricoles, un attachement à la petite hydraulique agricole disparue semble aussi se dessiner. Les techniques d’irrigation traditionnelles ont ainsi été racontées par les éleveur∙euses rencontré∙es. Ces rigoles permettant d’irriguer et de stimuler la pousse de l’herbe à la sortie de l’hiver sont souvent nommées « embouésie ». L’irrigation se pratique par séquençage de 15 jours de mi-février à mi-avril. Un éleveur raconte avoir dû abandonner l’entretien de la plupart de ces rigoles d’irrigation, car le travail était trop chronophage, il témoigne :
« Ça m’a fait un peu quelque chose quand j’y ai abandonné là-bas »

Rigole d’irrigation abandonnée il y a vingt ans par l’éleveur (Luciole Rabiller, mai 2024)
L’entretien de ces rigoles d’irrigation disparaît dans les années 1970 mais l’entretien des rigoles de drainage perdure encore. Son entretien s’est mécanisé, des tracés peu profonds sont réalisés sur les nombreux terrains hydromorphes du Morvan. Les rigoles sont entretenues à la sortie de l’hiver ou à la fin de l’été au-dessus d’une mouille et suivent le cours naturel de l’eau afin de désengorger l’espace humide. Selon les éleveurs, ces rigoles permettent d’améliorer la flore d’une prairie en réduisant le jonc et en diversifiant les apports nutritionnels.
En amont, les captages reposent souvent sur des sites de collecte de l’eau anciens. En effet, avec l’introduction du réseau d’eau public, de nombreux captages modernes de l’eau constitués de buses en béton sont introduits en lien avec l’industrialisation et la nécessité d’infrastructures plus robustes et durables pour la collecte et la distribution de l’eau potable. Les éleveur.euses sont ainsi incités à créer leur propre captage, remplaçant les systèmes de captages en terre ou en argile qui nécessitent davantage d’entretiens ou encore les puits. Afin de déterminer l’emplacement de ces lieux d’eau, les éleveur.euses se fient souvent aux sources captées et repérées depuis longtemps. Par exemple, de nombreux captages busés sont installés sur d’anciens lavoirs comme chez cet éleveur :

Ces captages modernes de l’eau sont créés ou hérités, gérés et entretenus directement par les éleveur.euses. Ils expliquent à propos de cette gestion :
« dans le Haut-Morvan, il y a de l’eau dans beaucoup d’endroits. Toutes les petites sources qu’on a vues, y’en a partout. Et après, ça fait un gros cours d’eau qui est beaucoup plus gros. Puis après, c’est réfléchi. Quand tu fais quelque chose, tu essaies de réfléchir à comment il faut faire pour adapter au mieux possible, faire le moins de frais possibles, et puis que ça puisse être valorisant. »
Il ajoute : « de toute manière celui qui a sa ferme, il connaît son terrain par cœur. Il connaît les sources, il connaît tout ».
« Ici, c’est simple. Il y a des ruisseaux. Les vaches boivent dedans. On a une source privée. Voilà, après… Y’a des gens qui nous envient, ils disent : « c’est bien la source privée, vous ne payez pas » directement on ne la paye pas, mais elle nous coûte quand même assez cher, quand il y’a des travaux. c’est vous qui payez ce n’est pas la Lyonnaise des eaux3, ni l’association, ni quoi que ce soit, donc bon, elle est bien à vous on va dire. »
Finalement, dans ce contexte de moyenne montagne, l’entretien de la petite hydraulique agricole manifeste l’expression d’un travail bien fait et assure la valorisation des productions sur des terres difficiles aux faibles rendements. L’étude de ces savoirs et technique sur l’eau montre leur imbrication à un patrimoine culturel immatériel développé sur le territoire, le récit de ces techniques révèle en particulier que de forts attachements lient les éleveur.euses aux savoirs et techniques sur l’eau.

Une ressource en eau menacée par le changement climatique
Les éleveur∙euses rencontré.es témoignent d’une variété d’expériences directes des effets du changement climatique dans leur environnement et expliquent comment ils tentent d’ajuster leurs pratiques à ces modifications. Différentes ressources sont mobilisées par ces dernier∙ères afin de faire face aux conditions climatiques changeantes :
- Valoriser les prairies de fond plus humides et ombragées
- Anticipation du stockage du foin
- Multiplier les points de captage de l’eau et limiter le transport de l’eau en période d’étiage des cours d’eau ou des sources superficielles
Il apparaît toutefois difficile pour une partie des éleveur∙euses rencontré∙es d’imaginer que ces changements s’inscrivent dans un processus continu de dérèglement global. Le changement climatique vient ainsi perturber cette confiance dans les savoirs situés et déstabilise le travail.
Aussi le modèle de rentabilité productiviste est décrit comme un frein structurel à l’adaptation. Les nouveaux captages notamment sont coûteux et dans ces systèmes de production à faible valeur ajoutée et très dépendants des subventions et des emprunts, ces investissements ne sont pas toujours accessibles.
Pour les éleveur.eurses du Morvan, le changement climatique a de lourdes conséquences sur les exploitations, s’adapter au manque d’eau comme au trop plein avec des années très humides comme 2024 devient de plus en plus difficile.
La perception d’un contexte socio-institutionnel menaçant
L’analyse révèle aussi que les éleveur.euses perçoivent de manière menaçante leur environnement socio-institutionnel. Ils et elles font référence à des interactions institutionnelles liées à la gestion de l’eau de nature différente :
- Sur le territoire français, différentes dispositions réglementaires existent afin de contrôler les travaux susceptibles d’impacter les zones humides. Le drainage agricole n’est pas interdit a priori, la réglementation prévoit une marge d’appréciation visant à évaluer l’impact des travaux agricoles sur les milieux. Les travaux peuvent ainsi être soumis à une évaluation environnementale dans le cadre d’une « autorisation » ou soumis à « déclaration » préalable de travaux. Les contrôles concernant le respect de ces dispositions sont opérés par les services déconcentrés de l’état, les Directions Départementales des Territoires (DDT) et par les agents de l’Office Français de la Biodiversité (OFB).
- Les bassins versants du territoire français font aussi l’objet d’actions menées dans le cadre des compétences GEMAPI (gestion des milieux aquatiques et préventions des inondations). Ces actions sont basées sur le volontariat, dans le Morvan, elles visent notamment à la mise en œuvre de travaux de préservation des berges pour limiter le piétinement des cours d’eau. Ces travaux sont proposés par le Syndicat mixte de bassin versant Arroux Somme (SMBVAS) et par le Parc Naturel régional du Morvan (PNRM) pour le bassin versant de l’Yonne.
L’analyse du discours des éleveur∙euses révèle un manque d’information précise sur les projets portés ou sur la réglementation concernant l’entretien des rigoles. Il en résulte une peur de « nouvelles contraintes » institutionnelles qui ne tiendraient pas compte des réalités techniques des éleveur.euses. Tout cela alimentant la perception d’une dévalorisation des savoirs agricoles. Les éleveur∙euses racontent notamment les contrôles et visites, réalisés dans le cadre de déclaration ou de demande d’autorisation, comme une remise en question de leurs compétences, de leurs savoir-faire et la démonstration d’une méconnaissance des réalités de terrains.
En effet, les expertises scientifiques nécessaires aux contrôles apparaissent comme une ingérence bureaucratique, qu’on ne comprend pas et qui inscrit le travail agricole dans un rapport administratif. Une chercheuse, Dominique Jacques Jouvenot4 montre en ce sens comment la dépendance croissante aux institutions et le temps réduit consacré aux animaux inscrivent le travail agricole dans une logique procédurale interrogeant les éleveur∙euses sur le sens même de leur métier.
- Les pratiques et discours d’oppositions des éleveur∙euses s’inscrivent finalement dans un processus narratif et transformatif plus global.
Face à ce discours d’expertise qui s’impose, les éleveur.euses se sentent impuissantes. Leur résistance continue toutefois de se construire en dehors de ces interactions institutionnelles. En effet, des récits de situations de contrôles sont repris et racontés lors des entretiens. Ils expriment clairement une injustice face à laquelle ils et elles souhaitent faire entendre un autre discours. James Scott, un chercheur explique que ces récits constituent des textes « cachés » partagés ici lors des entretiens qui constituent des « formes de résistance dissimulées, discrètes, ou déguisées, d’ordre infra-politique »5
Leur résistance se construit aussi en lien avec la crainte de perdre la possibilité d’exploiter les terres difficiles du Morvan. Le travail des éleveur∙euses s’inscrit sur ce territoire dans une lutte quotidienne contre l’enfrichement et nous alerte ici de la crainte de voir s’anéantir des années d’entretien. Les éleveur∙euses me partagent aussi la crainte de voir disparaitre leur métier d’éleveur de bovins allaitant. Ils témoignent :
« Ici, c’est spécifique, le Morvan. C’est semi-montagneux. On est en voie de disparition. Je vous le dis, là-bas [dans le hameau en face] ça va peiner. »
Les éleveur∙euses semblent se projeter dans la continuité de la déprise agricole du XXe siècle et c’est le sentiment d’être dans une impasse qui est ressenti :
« Il faut de nouvelles générations pour être habitué maintenant aux contrôles, aux papiers, aux charges. Donc là, l’agricole est un peu peut-être dans une impasse. Si on garde ce modèle-là, on va dans le mur. On y est déjà presque … »
Luciole Rabiller, 2025
1 Le concept est emprunté à Dona Haraway. Voir Haraway, D. (1988). Situated Knowledges : The Science Question in Feminism and the Privilege of Partial Perspective. Feminist Studies, 14(3), 575. https://doi.org/10.2307/3178066
2 Voir Aubriot, O., & Riaux, J. (2013). Savoirs sur l’eau : Les techniques à l’appui des relations de pouvoir ? Autrepart, 65(2), 3‑26. https://doi.org/10.3917/autr.065.0003
3 La Lyonnaise des Eaux est l’ancien nom de l’entreprise spécialisée dans la gestion de l’eau et des services d’assainissement, avant sa fusion en 1997 avec le groupe Suez.
4 Voir Jacques-Jouvenot, D. (2014). Une Hypothèse Inattendue À Propos Du Suicide Des Éleveurs : Leur Rapport Aux Savoirs Professionnels. Études rurales, 193, 45‑59
5 Scott, J. C. (1990). Domination and the arts of resistance : Hidden transcripts. Yale University Press.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Luciole Rabiller (27 janvier 2025). Les tracés de l’eau, des savoirs situés d’éleveur∙euses du Morvan. COUDRIER. Consulté le 15 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/138qb

