Co-construire des savoirs sur le changement climatique
Madame le Maire de La Grande Verrière nous a accueillis pour un atelier de recherche avec les agriculteurs de la commune dans le cadre du projet COUDRIER1.
Étaient présents quatre éleveurs bovins, un éleveur ovin et deux éleveurs ayant plusieurs familles d’animaux (ovins, bovins, caprins), une étudiante en M2, une coordinatrice de projet, une anthropologue, un technicien du SMBVAS et un chercheur hydrochimiste.
Cette initiative qui nous rassemble nous a permis de pouvoir écouter les agriculteurs sur le sujet de l’eau. C’est un sujet que la MPOB « entend » émerger depuis une dizaine d’années dans la parole des habitants et notamment des agriculteurs de ce territoire de petite montagne qu’est le Morvan.

Dans notre projet, les agriculteurs sont considérés comme des partenaires de recherche en raison de leur spécialisation et des connaissances et savoirs qu’ils ont acquis par l’expérience. Leur métier les met en relation directe et continuelle avec l’eau et avec leur environnement ce qui fait naître des savoirs particuliers que l’on souhaite faire dialoguer avec la recherche « académique » (laboratoires de recherche en hydrologie, géologie, histoire, modèles de simulation du climat, etc.).
« Les réunions comme celle qu’on fait ce soir, je n’ai absolument pas l’habitude. C’est aussi très nouveau pour moi. (…) pour nous les agriculteurs sont des acteurs extrêmement importants. Pour deux raisons, un parce que ce sont des usagers qui ont des besoins, et deux parce que pour moi ce sont les acteurs qui sont les plus proches du territoire, ils sont tous les jours dehors, donc c’est eux qui se rendent compte des choses. C’est une connaissance qui me paraît extrêmement intéressante et importante, y compris pour la recherche, et pour ma connaissance à moi. »
(Extrait de la prise de parole du chercheur)
Les agriculteurs et habitants ont connaissance d’épisodes de sécheresse importants qu’ils citent : 1956, 1976 et 2003. Pour de nombreux acteurs du territoire, la tension sur la ressource en eau commence à se faire sentir de plus en plus depuis une série d’années de sécheresses (2018, 2019, 2020, 2022, 2023…) créant des inquiétudes de la part des usagers de l’eau sur le Grand Site de France. Parmi eux, quelques agriculteurs partagent ce constat mais expriment des doutes sur le fait que les épisodes de tension sur la ressource en eau se feront plus nombreux et plus fréquents.
« Ce que vous relatez tous ici, c’est une chose importante, qui est que (…) depuis 2018, dont on va dire sur les 6 dernières il y a eu au moins trois à quatre années sèches voire très très sèches. »
(Extrait de la prise de parole du chercheur)
Les savoirs nés de l’expérience peuvent par exemple aider les scientifiques à mieux décrire et comprendre l’impact du changement climatique sur l’eau sur notre territoire.
Il est en tout cas important que la réalité vécue par les professionnels soit prise en compte dans la recherche et qu’ils soient au fait de ce que les scientifiques produisent comme connaissances sur ce sujet, pour les discuter et les affiner ensemble.
Pour apporter un éclairage scientifique sur l’impact du changement climatique sur la ressource en eau nous avions invité ce soir-là un chercheur en hydrochimie au laboratoire Biogéosciences à Dijon. Un agent du SMBVAS (syndicat de rivière) est également présent comme personne-ressource et observateur.
La MPOB assure l’animation de l’atelier pour faciliter l’expression des savoirs situés = faire émerger des expériences vécues ainsi que des souvenirs de savoirs et de pratiques anciennes par les agriculteurs présents afin de partager des informations et construire ensemble des connaissances.
Tout le monde s’est présenté en se situant par rapport à l’eau, en précisant les cours d’eau ou le secteur sur lequel on travaille. Puis le chercheur a présenté les enjeux de la modélisation du climat et du débit des cours d’eau qui seront effectués dans le cadre du projet COUDRIER ;
Construire des savoirs sur le changement climatique
Les modèles climatiques régionaux annoncent une répartition différente des pluies sur l’année : il ne pleuvra pas moins au total, mais plus en hiver et moins en été, ce qui aura des conséquences très concrètes sur le débit des cours d’eau, avec plus de jours d’étiage et des débits « minimum » en baisse par rapport à ce qu’on connait actuellement. A l’inverse les débits hivernaux seront plus importants.
« Aujourd’hui, on a encore des précipitations relativement importantes en été. Et on en aura de moins en moins. (…). Ce que ça veut dire derrière, c’est qu’il y aura de plus en plus d’étés avec très peu de précipitations et de plus en plus d’hivers avec plus de précipitations qu’aujourd’hui »
(Extrait de la prise de parole du chercheur)
Nous replaçons ici les graphiques qui ont été présentés à la fin de l’intervention et qui n’ont pas été commentés mais qui illustrent ces tendances :

Le chercheur a choisi d’illustrer ses propos avec les données de débit mesurées sur l’Yonne à Corancy qui est assez représentative des bassins versants du Grand Site de France et avec une longue série de données car, pour le moment, il n’existe pas de stations de suivi et de mesure de débit des cours d’eau sur le territoire de la Grande Verrière ou du Grand Site de France. C’est d’ailleurs un des objectifs du projet COUDRIER que d’équiper prochainement différents cours d’eau de notre territoire et d’avoir une vision plus fine de l’évolution des débits.
Les modèles climatiques sont donc calés sur des stations de mesure situées au plus près du territoire étudié . Sur ce point nous n’avons donc pas pu parler précisément de La Grande Verrière ou du Méchet ce qui a été regretté par les participants non scientifiques. De la même manière, si des données météo existent depuis 1860 les comparaisons sur l’évolution du climat sont souvent présentées sur de plus courtes périodes (25-30 ans)
pour voir plus nettement les tendances, ce qui peut tendre à mettre en cause la robustesse des modèles pour le grand public.
C’est une illustration des difficultés en pratique du dialogue entre sciences et savoirs : il est difficile d’avoir confiance dans les modèles car ceux-ci ne peuvent pas précisément décrire la réalité. Comme l’explique le chercheur, on modélise le climat, pas la météo. La météo, c’est la prévision d’évènements (pluie, orage…) à court terme, « le temps qu’il fait », mais le climat ce sont des tendances à long terme (environ 30 ans) qui ne sont pas précisément datées.
Dans notre cas, on peut dire que l’évolution du climat va augmenter le nombre de jours pendant lesquels les débits seront bas mais on ne peut pas dire quels jours exactement (en 2023 on a vu que la période de basses eaux s’est étendue jusqu’à fin octobre).
Par ailleurs la démarche scientifique conduit à exposer toutes les incertitudes liées au protocole, ce qui éloigne peut-être encore d’un résultat tangible pour les personnes qui sont confrontées sur le terrain aux conséquences concrètes du changement climatique.
Pourtant les agriculteurs présents notent des changements : moins d’eau dans les ruisseaux, des sources et des cours d’eau qui tarissent et des conséquences sur la reproduction des bêtes :
« Il y a des sources qui descendent, qui traversent et qui se tarissent l’été. Quand je me suis installé, elles ne se tarissaient pas »
« Ça s’est retardé de vêlage en vêlage, c’est, admettons un an et deux mois, au lieu d’un an à peine. »
(Extraits des prises de parole de deux agriculteurs)
Sur le terrain, les pratiques agricoles sont en train de s’adapter, avec des expérimentations qui constituent une démarche scientifique en tant que telle, conduite de manière empirique : certains ont diminué le chargement à l’hectare permettant de mieux valoriser les bêtes, d’autres replantent des arbres pour faire de l’ombre…
Retour sur un point de controverse :
- Du point de vue des non chercheurs il manque des données pour faire confiance au modèle et à ses projections ;
- Le chercheur fait valoir que les données d’observation démontrant l’augmentation de la température de l’air remontent au 19ème siècle, qu’elles sont robustes et sans ambiguïté ;

L’eau au cœur de l’activité agricole
Sur la commune il y a beaucoup de sources, certaines sont qualifiées de ‘’bonnes sources’’ car elles ne tarissent pas (« une vraie source je ne l’ai jamais vu s’arrêter »2) et d’autres au contraire tarissent plus ou moins tôt, voire se perdent, à cause des sécheresses ou du manque d’entretien. Cette eau ‘‘qui court’’ est fondamentale, car l’eau qui est donnée aux bêtes doit être de bonne qualité, claire, fraiche…
Les enjeux ne sont pas les mêmes pour tous les agriculteurs présents, certains souffrent d’un manque d’eau en été, qui impose de rouler l’eau pour abreuver les bêtes ou qui contrarie la pousse de l’herbe qui est l’aliment principal de leurs animaux :
“Moi ce sont plutôt les problèmes de manque d’eau qui me posent question. Et ce ne sont pas des problèmes réglementaires, ce sont plutôt des problèmes techniques. C’est comment trouver des solutions pour qu’il y ait de l’herbe qui pousse en été dans les parcelles pentues. C’est plus ça qui me pose problème. Après, c’est sûr, on trimballe de l’eau l’été et c’est de l’eau du réseau. Donc tant qu’il y en a, ça va. (…) Je suis plutôt inquiet là-dessus pour l’avenir. (…)“
“il y a beaucoup de prés où on charrie de l’eau (…) mais dans 10 ans, au lieu de charrier de l’eau à partir du mois de mai, on charriera peut-être au mois d’avril.“
“Moi, j’ai des parcelles où il y a trop d’eau, où ça pousse des joncs, où j’aimerais bien pouvoir curer les fossés comme il faut, sans avoir d’amende, si je savais que c’était possible. Mais ça, c’est un détail. Le plus gros problème, c’est quand même la sécheresse, le manque d’eau.“
(Extrait des prises de parole de trois agriculteurs)
D’autres au contraire ont des prés trop humides où la végétation qui pousse n’est pas valorisable pour l’alimentation des animaux et qui sont considérées comme des surfaces ‘’perdues’’ :
« Les moutons ne vont pas dans les joncs, ça ne fait pas de pression sur les joncs, et du coup, ils poussent, ils poussent, et il n’y a plus rien d’autre qui pousse. Mais du coup, j’ai compensé ça en demandant des MAE. »
(Extrait d’une prise de parole d’un agriculteur)
Les agriculteurs présents ont affirmé la spécificité de leur contexte de travail, sur un même bassin versant et sur une même commune, en fonction de la position des prairies sur les coteaux ou en fond de vallée, selon la présence de sources ou d’aménagements anciens l’eau ne circule pas de la même manière et les problématiques sont différentes. Dans ce contexte, il semble que le fait d’avoir une diversité de prairies à disposition permet de mieux s’adapter par la gestion des pâturages et des fauches.
Les pratiques liées à l’hydraulique dans les parcelles agricoles, et notamment les drainages, les rigoles, l’entretien des fossés et des cours d’eau sont abordées de manière vive. Certains agriculteurs présents expriment un sentiment d’impuissance et d’injustice par rapport à la réglementation qui s’applique à des pratiques qui améliorent la qualité de leurs parcelles et de la ressource fourragère et qui leur sont héritées des générations précédentes :
« Un drainage, il enlève le surplus d’eau. Il ne t’enlève pas l’eau dont la plante a besoin, ni rien. Ça n’a rien à voir »
(Extrait d’une prise de parole d’un agriculteur)
Le fait d’entretenir les fossés permet aussi d’apporter l’eau plus bas pour l’abreuvement :
« Si je pouvais mécaniser un petit peu, je ne parle pas de drainage, mais vraiment entretenir les fossés où il y a des sources pour que ça alimente mes prés au-dessous où il n’y a pas d’eau. De toute façon, je le vois bien, ces années-là de sécheresse – j’ai 1,4 km de fossés qui traversent toute la ferme – ça commence dans les bois, il y a des petites sources partout, et petit à petit ça devient un ruisseau dans le bas de la ferme. Et le problème, ces années de sécheresse, c’est que dans le bas de la ferme, il n’y a plus d’eau. C’est 100 mètres tous les jours, et ça remonte, ça recule. Et si je prends la cureuse ou le tracto, je rouvre un petit peu d’eau, le lendemain ça recoule ».
(Extrait d’une prise de parole d’un agriculteur)
Nous avons essayé de lever l’ambiguïté derrière les mots (rigole, drainage…) pour identifier les pratiques auxquelles ils se réfèrent et avoir un vocabulaire précis et commun.
Il nous a semblé que ce qui est problématique pour les agriculteurs c’est qu’ils considèrent qu’il y a des contraintes trop importantes qui s’appliquent à eux et les menacent, et qu’ils doivent s’opposer à ces manières de faire. Le territoire a été en partie façonné par ces pratiques héritées et le contrôle administratif comme les sanctions leur paraissent disproportionnés. Il y a besoin de clarifier ce qu’il est permis ou non de faire sans formalité administrative avec l’OFB, en lien avec la mairie car il semble qu’il y a des incompréhensions et des inquiétudes.
Le SMBVAS se propose d’être médiateur sur ces sujets, en plus de ses missions techniques sur la restauration des milieux aquatiques qui peuvent aussi apporter des solutions pratiques à des problématiques agricoles (abreuvement par ex..).
Retour sur un point de controverse :
- Du point de vue des praticiens les techniques agricoles qu’ils mettent en œuvre enlèvent un excès d’eau mais pas toute l’eau de la parcelle et ne sont pas néfastes au milieu ;
- Le technicien développe un autre argument en présentant une diversité de solutions d’adaptation, qu’il est employé pour mettre en œuvre ;
Enfin, nous constatons que les techniques d’irrigation des prairies qui, comme tout savoir, mobilisent des savoirs précis et particuliers ne sont plus détenues que par un ou deux agriculteurs de la commune alors qu’elles font encore partie intégrante du paysage :
« Vous allez dans n’importe quel pré on va les retrouver »
« Il y en a dans toutes les parcelles »
(Extrait des prises de parole de deux agriculteurs)
L’eau était déviée depuis les cours d’eau ou les sources pour arroser les prés en hiver et au printemps :
« Dans le pré le long de la rivière, il avait aussi des irrigations partout. Les prés étaient irrigués. C’était tout vert parce qu’on avait des droits à irriguer les prés avec des rigoles. »
(Extrait d’une prise de parole de madame le Maire)
« Je l’ai vu moi, ils les faisaient à la pioche. A montagne y a une petite source, ils captaient la source, ils la déviaient dans le bas des prés pour arroser dans les prés »
(Extrait d’une prise de parole d’un agriculteur)
La plupart des personnes présentes ont entendu parler de cette pratique mais ne l’ont jamais expérimentée (sauf un). Les raisons et la date de l’arrêt des pratiques d’irrigation mérite d’être éclaircie, plusieurs facteurs sont évoqués tels que le lien avec la réglementation (« Maintenant on n’a plus le droit de faire ça. »3), la mécanisation, la transformation des pratiques agricoles, le fait que cela n’est pas rentable ou l’existence de conflits d’usage.
C’est un sujet que nous trouverions intéressant de creuser pour bien comprendre les techniques et savoirs mis en œuvre.
Des entretiens individuels avec les agriculteurs se poursuivront dans le cadre du travail d’une stagiaire de la MPOB afin d’explorer plus précisément les savoirs situés des agriculteurs sur la gestion de l’eau. Elle cherchera aussi à comprendre comment les impacts du changement climatique sur la ressource en eau et la situation institutionnelle particulière impactent le métier d’agriculteur.

L’attachement à la gestion autonome de l’eau
«Jusqu’au début des années 80, pour une bonne partie de notre commune – il y avait eu 76, ça n’a pas été simple – on arrivait à faire face à l’alimentation en eau potable de nos habitants et de nos bêtes via des sources dans nos fermes, dans nos habitations. » « Et en fait, il y avait un entretien, et il y avait aussi des droits d’eau dans les hameaux (…) »
(Extrait d’une prise de parole de madame le Maire)
« Il y a 30-40 ans, les fermes étaient alimentées par des sources qui étaient au milieu du bois. Ils alimentaient les prés par des fossés qui étaient faits, et ça alimentaient tout. »
(Extrait d’une prise de parole d’un agriculteur)
Il ressort des échanges entre les participants qu’il existait il n’y a pas si longtemps un système d’autonomie fort dans la gestion de l’eau potable et agricole qui est aujourd’hui fragilisé par différents facteurs. Le recours au réseau d’eau public n’est utilisé qu’en dernier recours et tout le monde n’y est pas raccordé, même parmi les habitants de la commune.
A ce titre, certains participants ont formulé la demande d’un rendez-vous ultérieur pour avoir accès à une connaissance plus précise et claire de la réglementation.
Par ailleurs, le travail de médiation sur la recherche sur l’évolution du climat doit être poursuivi notamment sur la manière dont ces informations peuvent être discutées et analysées avec le monde agricole.
Cécile Guénon pour la MPOB
- COUDRIER est projet de recherche sur l’eau et le changement climatique dans lequel les chercheurs et les habitants travaillent ensemble pour améliorer la compréhension et la gestion de la ressource en eau sur le territoire du Grand Site de France de Bibracte Morvan des Sommets. ↩︎
- Extrait de la prise de parole d’un agriculteur ↩︎
- Extrait de la prise de parole d’un agriculteur ↩︎
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Cécile Guénon (27 septembre 2024). Atelier de recherche participative avec les agriculteurs. COUDRIER. Consulté le 16 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/138q9


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