Atelier collectif de terrain
25/01/24

Rappel du cadre et des objectifs
L’atelier collectif de terrain avait pour objectifs :
- D’illustrer les méthodes de recherche participative mises en œuvre par la MPOB
- D’expérimenter un dialogue interdisciplinaire entre milieu académique et société, sur le terrain, avec des habitants-usagers de la ressource en eau
- De construire la communauté de recherche
Il rassemblait les habitants (usagers et gestionnaires) de l’eau potable, les chercheurs partenaires du projet COUDRIER et les membres du Comité de suivi et d’orientations stratégiques du projet invités pour une « prise de contact avec le terrain » et une observation de notre méthodologie
1. Les Sources
Au matin les uns et les autres sont arrivés qui de très loin, qui de juste à côté, et la communauté de recherche ainsi rassemblée a pris le chemin des sources.
Communauté de recherche : il ne suffit pas de mettre les gens ensemble, l’enjeu est de proposer à toutes et tous un même niveau d’information sur les préalables de ce que nous cherchons, de rappeler les intérêts divers et parfois croisés des participants, de présenter les enjeux scientifiques et opérationnels de la sortie de terrain. Une part d’improvisation adossée à une attention des médiatrices et médiateurs, une marge de manœuvre, sont indispensables pour permettre à chacune et chacun de se positionner dans le groupe, de choisir un rôle. Bien sûr les temps de convivialité sont au cœur de la possibilité de constituer une communauté. Pour la MPOB, cette première sortie collective de terrain a notamment pour enjeu de faire voir à toutes et tous l’intérêt de chercher ensemble, de créer un cadre transdisciplinaire où les savoirs situés trouvent leur place aux côtés des savoirs académiques afin de construire un nouveau type de connaissance.
Arrivés face au hameau de la Petite Chaux, nous plongeons dans le paysage saisissant de cette tête de bassin versant. Le maire nous présente la gestion de l’eau de la commune alimentée par 5 sources nichées dans les montagnes entourant la commune. L’eau potable est gérée « en régie communale directe » c’est-à-dire par les élus et en autonomie ce qui est assez rare pour un village de 250 habitants.
Chaque captage de source alimente un réservoir et il y a des interconnexions entre les réservoirs, ce qui permet une sécurisation de l’alimentation en eau de la commune. Tout fonctionne de manière gravitaire et sans électricité.
Les élus responsables de l’eau font des mesures du débit des sources tous les 15 jours en été et de manière un peu moins fréquente en hiver. Cela leur permet de constater que certaines sources connaissent des variations de débit plus importantes que les autres, phénomène qui tend à s’accentuer ces dernières années. Les bonnes sources sont, quant à elles, celles qui varient peu. Les observations attentives des habitants leur permettent d’affirmer que ce n’est pas la taille du bassin versant -son aire d’alimentation- qui détermine la productivité de la source mais la présence d’une certaine réserve permanente -et invisible-, ce que les scientifiques corroborent. En effet, Philippe Amiotte-Suchet explique que la quantité d’eau contenue dans le sol dépend de la géologie et que celle-ci peut être très variable d’un endroit à l’autre sur ce secteur.
D’autres habitants présents, gestionnaires d’un captage dans d’autres villages, sont curieux des mesures effectuées et posent des questions très techniques. De manière générale les participants sont impressionnés par la connaissance et l’exemplarité de la gestion de proximité qui nous est exposée.
C’est en effet ce qui nous avait motivé pour proposer cette sortie, nous-mêmes avions été très impressionnées lors du repérage.
Une demande est formulée à l’attention des scientifiques et partenaires du projet, celle de trouver un moyen simple et économique de relever automatiquement les compteurs de section et ainsi de détecter les fuites le plus rapidement possible pour limiter les pertes d’eau. Plusieurs chercheurs du laboratoire BioGéoSciences réfléchissent à voix haute à cet outil, le long du chemin de retour.


2. Le Moulin
Par un chemin creux, nous nous sommes ensuite rendus au moulin de Montcharmont, accueillis par le propriétaire, nous avons encore une fois croisé les regards des chercheurs-habitants et des chercheurs-scientifiques sur les trajectoires d’aménagement de la vallée du Méchet, avec ses nombreux moulins.
L’actuel propriétaire est arrivé dans le Morvan dans sa petite enfance dans une famille de meuniers, dont il a découvert le métier. Il nous raconte au travers d’anecdotes son rapport à la roue du moulin. Quand la meule tourne à vide, la roue s’emballe et la courroie se défait, et il se souvient qu’adolescent, alors qu’il lisait dans le grenier, c’est le bruit de la roue qui s’emballe qui l’appelait pour remettre du grain sous la meule.
Le moulin est alimenté par un plan d’eau en dérivation du ruisseau, comme souvent sur les moulins positionnés en tête de bassin versant et fonctionne avec une roue à augets (alimentée par une chute d’eau).
A partir de ce moulin les échanges s’engagent sur le rôle que ces ouvrages ont eu dans l’économie du 18e et du 19e siècle. Nicolas Jacob-Rousseau est géographe, spécialisé dans la géohistoire de l’environnement et passionné par cette question de l’histoire de l’hydraulique rurale. Il explique que l’utilisation de l’eau pour l’agriculture (irrigation des prairies) ou les moulins est dépendante de la propriété des berges des cours d’eau (lorsque ceux ci ne sont ni navigables ni flottables) et raconte comment les archives témoignent d’une certaine concurrences entre ces usages, notamment sur la vallée du Ternin, un autre affluent de l’Arroux.
Le paysage garde également la trace des aménagements anciens disparus : Le propriétaire du moulin nous montre les ruines d’un canal d’amenée au pied de la cascade qui témoigne de la présence de plusieurs moulins à la suite en tête du bassin versant : moulin à écorce (pour les tanneries), moulin à farine secondaire (pour les animaux), et pour la farine destinée à l’alimentation humaine.
Ces autres moulins sont visibles sur le cadastre ancien où l’on voit qu’il y avait également d’autres plans d’eau :

Ce point de vue était également idéal pour commenter la géologie.
D’une part, en observant la cascade grossie par les pluies abondantes de cet hiver et qui s’écoule d’une ancienne retenue d’eau. Comme nous l’explique le géologue Stanislas Sizaret, celle-ci a été édifiée en prenant appui sur un « dyke », un filon de microgranite plus dur que la roche environnante et qui a mieux résisté à l’érosion. C’est le même phénomène qui s’est produit dans les gorges de la canche, où la rivière est « barrée » par ces filons qui créent des cascades les unes à la suite des autres.


D’autre part, la présence de blocs de roche affleurant permettent d’illustrer le modèle conceptuel des aquifères dans le granit et d’expliquer en partie comment l’eau circule sous le sol.
Néanmoins, Stanislas explique que ce modèle pourrait être complété dans le Morvan par la présence de roches altérées et rendues poreuses par des circulations de fluides hydrothermaux il y a quelque 380 millions d’années. Les animatrices de la rencontre rappellent que le projet COUDRIER vise en autres à documenter ces phénomènes sur le Haut Folin et le Beuvray avec une approche pluridisciplinaire et à mieux appréhender le fonctionnement des sources. Ces explications ont suscité beaucoup d’intérêt et de réactions car il est bien difficile de se représenter ce qui se passe sous terre hors de notre vue.
La relation entre la roche et l’eau a aussi été commentée du point de vue de la qualité de l’eau et de son goût, qui peut varier d’une source à l’autre ou sur une même source, selon les périodes de l’année, invitant à documenter et analyser ces variations.
3. La fontaine
Enfin nous avons terminé l’atelier par une visite à la fontaine du bourg. Avant que l’eau n’arrive directement aux robinets, cette fontaine et ce lavoir étaient le point d’eau du village et un endroit de sociabilisation.
Aujourd’hui on constate que ces usages sont renouvelés car les habitants reviennent s’y approvisionner en vantant le goût de l’eau (ce qui nous a incité à la goûter nous aussi). Ce faisant ils créent de nouveaux attachements à la ressource et formulent la demande de comprendre d’où vient l’eau de cette fontaine qui n’a jamais tari. La visite de la cave d’un habitant nous a encore donné à voir « les gourds », d’anciens drains et réseaux enterrés en pierre levées, étanchés grâce à de la mousse retournée. Les témoignages des anciens du village collectés par cet habitant ont donné la piste de gourds existants et qui alimentaient autrefois un plan d’eau destiné au trempage des bois de charpente. Le LIDAR, une technologie permettant de révéler les micro-reliefs du sol, nous a permis d’en retrouver la trace et nous permettra encore d’approfondir l’enquête

A l’issue de cette demi-journée, l’interconnaissance a été favorisée par un buffet pris en commun et proposé par un agriculteur de la commune.
Une longue préparation avec habitants, élus et chercheurs a permis de repérer, avant cette balade, des intérêts et des observations convergentes liées à la circulation de l’eau sur la commune. Nous avions également pris soin de faire expliciter les besoins de chacun afin qu’une coopération puisse réellement advenir.
La méthodologie de recherche avec et pour la société se met en place et s’expérimente. Nous allons l’améliorer d’ici les prochains ateliers de recherche collective.
Cécile Guénon pour la MPOB
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Cécile Guénon (14 juin 2024). Expérimenter le dialogue sciences-société : Atelier collectif de terrain à St Prix-en-Morvan. COUDRIER. Consulté le 16 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/138q7

